La faiblesse des mouvements de lutte contre la pauvreté en Afrique sub-saharienne. De la prévalence du plaidoyer sur l’action militante globale

Par Mahaman TIDJANI ALOU
Comment citer cet article
Mahaman TIDJANI ALOU, "La faiblesse des mouvements de lutte contre la pauvreté en Afrique sub-saharienne. De la prévalence du plaidoyer sur l’action militante globale", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 24/05/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/part3/la-faiblesse-des-mouvements-de-revendication-contre-la-pauvrete-en-afrique-sub-saharienne

Au cours des vingt dernières années, les organisations de la société civile se sont fortement développées à la faveur des processus de démocratisation (Otayek 2004 & 2009). Elles connaissent depuis lors une croissance numérique inédite sur le continent africain et couvrent de très nombreux domaines. Les acteurs qui les portent se multiplient et se diversifient, donnant à voir l’image de sociétés hyperactives, engagées pour les causes les plus variées. Pourtant, il n’y a pas si longtemps, dans des contextes de régimes autoritaires (partis uniques, régimes militaires) qui ont marqué la vie politique de bien des pays africains, ce type d’activité apparaissait comme un crime, pouvant conduire à des peines de privation de liberté et même parfois à la mort. C’est pourquoi, on peut considérer que ces nouvelles dynamiques participent d’un renouvellement de l’espace du politique dans les pays africains qui voient émerger de nouveaux acteurs portés par des enjeux jusque là restés l’apanage des seuls acteurs étatiques. En fait, comme l’observaient si bien Poncelet et Pirotte (2007), on assiste, dans les pays africains, à la mise en place d’espace de co-gouvernance par reconversion des acteurs de la société civile en opérateurs de terrain.

Le désengagement de l’Etat de très nombreux secteurs entraîne la multiplication des espaces de vacance étatique qui fournissent un terreau favorable à cette mutation. De fait, dans de nombreux secteurs, l’action publique est désormais prise en charge par ces acteurs non étatiques ou non gouvernementaux qui déploient leurs activités en se positionnant dans des interfaces sociales spécifiques, qui transforment « les besoins des uns en projets pour les autres » et deviennent des courtiers en développement  (Bierschenk, Chauveau, et Olivier de Sardan 2000). Au départ, ces interfaces se définissent comme les défenseurs d'intérêts particuliers (travailleurs, handicapés, femmes, etc.) ou s’engagent dans des finalités plus générales (lutte contre la vie chère, défense des droits humains, de l'environnement, tec.). Mais elles se rendent vite compte que de tels buts ne sont pas accessibles sans moyens humains et financiers. La parole tribunicienne ne suffit pas à faire bouger des réalités sur lesquelles elles veulent intervenir. Elles s’engagent alors dans la recherche de financement pour réaliser leurs programmes. Parfois aussi, elles suppléent l’Etat dans les secteurs qu’il a délaissés (animation rurale, exécution de projets de développement) avec le soutien de certains bailleurs de fonds. Surtout, elles se professionnalisent et s’éloignent progressivement de leur travail d’interpellation des pouvoirs et de promotion de leurs valeurs. A terme, elles perdent leur autonomie car elles dépendent fortement des acteurs qui les financent dans l’exercice de leurs activités. Elles développent des compétences en gestion et en vie associative pour mener à bien leurs projets. Leurs animateurs principaux acquièrent de réelles compétences techniques dans les domaines les plus variés. Elles s’éloignent de plus en plus de leurs buts de départ pour s’instituer en véritables professionnels du développement, mobilisant et gérant des fonds importants, manageant un personnel abondant, devenant de fait des employeurs classiques. Les militants se transforment en employés potentiels ou en prestataires de services pour l’organisation qu’ils ont créée ou de laquelle ils sont devenus membres. Dans ces conditions, le militantisme et le travail de revendication s’étiolent et s’éteignent à petit feu.

On peut considérer que l’action de ces organisations dans la lutte contre la pauvreté s’apparente le plus souvent à l’exécution de projets ou de programmes conçus par d’autres institutions de financement opérant dans le domaine. A cet égard, on peut citer le cas des associations ou des ONG qui participent à la distribution ou la gestion des crédits destinés aux femmes dans les zones rurales. On peut aussi se référer à ces structures de la société civile qui opèrent dans la mise en place d’infrastructures ou d’équipements ruraux, ou qui aident certaines organisations internationales - comme le Programme alimentaire mondial (PAM) - à distribuer des vivres dans leur zone d’intervention lors des périodes de crise alimentaire. Beaucoup de projets d’aide humanitaire sont mis en œuvre par ces organisations de la société civile.

Mais rares sont les exemples où l’on observe des mobilisations pour exiger l’amélioration des conditions de vie des populations vivants au-dessous du seuil de pauvreté. A ce niveau, on peut distinguer plusieurs catégories d’intervention.

- les syndicats constituent probablement un terrain de prédilection des revendications quand ils défendent les conditions des travailleurs d'un secteur spécifique en exigeant l’augmentation des salaires des membres ou encore l’amélioration de leur cadre de travail ou de leur santé.

- les associations produisent des actions qui les apparentent à des organisations de plaidoyer ou, pour le dire autrement, elles revendiquent l’usage du plaidoyer qu’elles développent (médias, séminaires, conférences publiques, etc.) pour expliquer et faire prévaloir leurs buts. Les associations qui dénoncent la pauvreté des femmes constituent une bonne illustration de ce type de démarche où elles ont surtout affaire à des propositions d’actions auprès du gouvernement ou de bailleurs de fonds potentiels, les invitant à intervenir directement sur leurs terrains. Elles ne revendiquent pas mais expliquent, décrivent les conditions de vie de leur public cible. Elles proposent des actions curatives mais n’organisent que très peu de mobilisations concrètes. Elles veulent surtout participer à l’action publique.

- les coalitions d’associations s’organisent pour mener des luttes sociales sur des terrains particuliers. Cela a été le cas au Niger, en 2005, quand la Coalition équité/qualité contre la vie chère s’est vigoureusement opposée à des mesures gouvernementales dont l’application aurait eu des conséquences déplorables sur les conditions de vie des plus pauvres (Tidjani Alou 2006). En effet, à la suite de l’adoption d’une loi rectificative à la Loi de finances adoptée en octobre 2004, de nouvelles mesures fiscales ont été prises par le gouvernement nigérien qui se sont traduites par l’intégration de plusieurs produits de consommation courante (riz, lait, sucre, farine, blé, huile alimentaire), dits de première nécessité, dans le package des produits soumis à TVA qui s'élève à 19%. Ces mesures ont été étendues à la consommation d’eau et d’électricité réservée aux ménages à faible revenu (jusqu’à 15 mètres3 pour l’eau et jusqu’à 50 kilowatts/heure pour l’électricité). Ces mesures ont été vigoureusement critiquées par certaines associations engagées dans la promotion des droits humains et par les centrales syndicales, comme étant de nature à augmenter en cascade l’inflation et par là même la pauvreté des populations les plus démunies. Officiellement, ces ressources visent à augmenter les moyens financiers de l’Etat et à permettre au Niger de se conformer aux critères de convergence de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Mais elles ont été perçues comme injustes : « ce sont toujours les pauvres qui paient ». Un front social s’est constitué qui rassemble les organisations de la société civile dans toutes leurs composantes, pour contraindre le gouvernement à abroger ces mesures fiscales. Par la même occasion, la coalition invitait le gouvernement à diminuer son train de vie, jugé dispendieux. Dans ce cadre, un certain nombre d’associations ont décidé au début de l’année 2005 de créer la Coalition équité/qualité contre la vie chère. Les premiers mouvements de protestation étaient conduits sous la houlette d’associations dont le leadership était assuré par l’Association des Consommateurs du Niger (ORCONI), l’association SOS Kandadji et le Comité de réflexion et d’orientation indépendant pour la sauvegarde des acquis démocratiques (CROISADE) auquel il convient d’ajouter la Coordination démocratique de la société civile nigérienne (CDSCN), qui fédère également un groupe d’associations. La mise en place de la Coalition équité/qualité contre la vie chère marque le point de départ d’une série de protestations directement orientées contre les mesures gouvernementales contenues dans la Loi de finance rectificative. Les actions conduites dans le cadre de ce vaste mouvement vont amener, après de longues négociations, le gouvernement nigérien à revenir sur ses décisions mais n'a pas, loin s'en faut, contribué à atténuer la cherté de la vie.