Les négociations climatiques : vingt ans d’aveuglement ?

Par Stefan C. AYKUT et Amy DAHAN
Comment citer cet article
Stefan C. AYKUT et Amy DAHAN, "Les négociations climatiques : vingt ans d’aveuglement ?", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 11/08/2020, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part3/les-negociations-climatiques-vingt-ans-d-aveuglement

Depuis 1990, trois dynamiques majeures d’accélération ont recomposé l’environnement mondial et le régime climatique : celle de la globalisation économique et financière des années 1990 ; celle, inédite dans l’histoire, de la croissance industrielle de la Chine au cours de la première décennie du XXIe siècle, celle enfin des bouleversements du paysage énergétique mondial (accident de Fukushima, implantation des gaz de schistes aux Etats-Unis, essor des énergies renouvelables en Allemagne…) qui est en cours. A ces accélérations a fait miroir une « fabrique de la lenteur », grandissante dans la gouvernance onusienne et multilatérale. Accélérations versus lenteur, autre volet du schisme qu’il nous faut analyser pour en comprendre les raisons.

La globalisation économique et financière est un phénomène complexe et multidimensionnel, qui procède d’une diversité de processus aux implications variées. Il se caractérise en premier lieu par l’ouverture des économies nationales aux transactions internationales : accroissement des échanges de biens et de services et accroissement des flux internationaux de capitaux. Si l’intensification des échanges commerciaux a des origines séculaires (conquêtes des nouveaux mondes, expansionnisme et impérialismes coloniaux), trois moteurs confèrent à la globalisation de la fin du XXe siècle un caractère spécifique : 1) au niveau technologique, l’essor spectaculaire des techniques de transport et de communication, auquel s’ajoute au tournant du XXIe siècle celui des techniques financières que la révolution numérique a rendues possibles ; 2) au niveau politique, la libéralisation des transactions financières initiée par les Etats-Unis et relayées par les injonctions d’ouverture financière du Fonds monétaire international (Le Cacheux 2002), et plus généralement, l’affirmation résolue du choix néolibéral de la dérégulation ; 3) au niveau institutionnel, les négociations de l’Uruguay Round (1986-1994), conclues par un accord prévoyant notamment une nouvelle réduction des tarifs douaniers et la création de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), ont constitué un tournant crucial. On assiste alors à une explosion du volume des échanges de biens et de personnes, le tout fluidifié par le pétrole bon marché. Au-delà de la dimension marchande, cette globalisation s’accompagne d’une division internationale du travail, d’un phénomène d’interpénétration croissante des économies nationales, d’un affaiblissement des régulations nationales, de la délocalisation des activités de production, de la transformation des entreprises internationales en acteurs globaux, et enfin d’une intégration des marchés qui semblent désormais échapper à toute autorité étatique ou nationale. Cette mondialisation est aussi synonyme de l’exportation universelle du modèle de développement occidental basé sur la combustion d’énergies fossiles, engendrant ainsi de nouveaux blocages dans le régime climatique. La crise mondiale financière de 2008, consécutive à l’affaire des subprimes, est l’un des épisodes majeurs de cette globalisation.

Indissociable de l’accélération de la globalisation économique et financière, la deuxième accélération procède de l’essor fulgurant de la Chine, qui a connu une croissance à deux chiffres pendant une décennie, un phénomène inédit dans l’histoire. Cette croissance bouscule bien des idées reçues dans le régime climatique et bouleverse les hiérarchies établies, phénomène qu’il n’est pas politiquement correct d’évoquer ouvertement dans la gouvernance. La Chine a dépassé les Etats-Unis comme plus grand pays émetteur de CO2 en 2006, soit quatorze ans plus tôt que les prévisions établies au début de la décennie par l’Agence internationale de l’énergie (AIE) ! La consommation énergétique chinoise a doublé dans la décennie 2000-2010, et les émissions chinoises par tête atteignent désormais des niveaux européens (toujours loin derrière les Etats-Unis). En 2012, la Chine totalise 25 % des émissions mondiales de CO2 contre 17 % pour les États-Unis et 11 % pour l’Union européenne (IEA 2013). L’évolution des émissions chinoises est certes loin d’être imputable à la seule consommation de la population chinoise. Au contraire : une étude du Tyndall Centre estimait qu’en 2004, 23 % des émissions chinoises étaient liées à ses exportations nettes (Wang et Watson 2007), et le chiffre n’a cessé de croître, la Chine s’imposant à cette époque comme l’atelier du monde. C’est le phénomène de fuite des émissions. La montée des émergents, à la fois en termes d’émissions et en termes de poids géopolitique, a été très largement ignorée au sein du régime climatique, à l’exception sans doute des Etats-Unis qui l’appréhendaient depuis des années.

Le bouleversement du paysage énergétique mondial constitue la troisième accélération historique récente, encore plus brutale et rapide que les précédentes. Elle est déclenchée par la catastrophe nucléaire de Fukushima au Japon, en mars 2011, qui inaugure des changements dans les grands équilibres énergétiques de la planète. Elle a précipité la décision d’abandon du nucléaire en Allemagne, suivie par des décisions du même ordre dans d’autres pays (Italie, Suisse, Japon dans un premier temps, avant rétractation). Autre phénomène spectaculaire dans le monde énergétique : le développement de l’exploitation des gaz de schistes aux Etats-Unis, qui leur ont permis d’atteindre, depuis 2006, une baisse de leurs émissions de CO2 évaluée par l’AIE à 7,7 %. Cette baisse record procède en grande partie d’un report substantiel du charbon vers le gaz dans le secteur énergétique américain. Une augmentation significative de l’efficacité énergétique dans le domaine des transports, en partie tributaire de normes plus strictes de l’Environmental Protection Agency (EPA) pour les véhicules, a également contribué à cette baisse. Les évaluations sont toutefois controversées, car elles ne prennent pas en compte les émissions fortement accrues de méthane résultant de l’extraction des gaz et huiles de schistes (Howarth et al. 2011 ; Allen et al. 2013 ; Hughes 2013). De surcroît, le choix du gaz de schiste ouvre la perspective d’une réorientation géopolitique stratégique des Etats-Unis vers l’Asie, au détriment du Moyen-Orient.

L’investissement massif des Etats-Unis dans le gaz de schistes a entraîné aussi une relance de leurs exportations de charbon sur le marché mondial, à un prix très bas, ce qui déstabilise les programmes les plus ambitieux de transition énergétique en Europe et conduit des pays comme l’Allemagne ou la Pologne à privilégier le charbon comme énergie de base ou à titre d’appoint. Par ailleurs, le charbon continue à dominer la production d’énergie en Asie. Les capacités de production australiennes et indonésiennes sont en forte augmentation. La Chine dépend du charbon pour plus des deux tiers de ses besoins énergétiques (69 % de la consommation d’énergie primaire) et pour presque 80 % de sa production d’électricité. Bien que ses réserves soient abondantes (les troisièmes du monde après les Etats-Unis et la Russie), la production nationale est aujourd’hui insuffisante pour satisfaire la demande exponentielle tirée par la production d’électricité et la sidérurgie. Les investissements du côté des énergies renouvelables sont aussi très importants en Chine (premier producteur mondial de panels photovoltaïques), mais aussi en Inde ou en Allemagne (premier pays en termes de capacité photovoltaïque installée), partout où la filière aide à la sécurité énergétique et confère des avantages compétitifs industriels et commerciaux. Incontestablement, dans ce domaine comme en bien d’autres, des transformations interviennent à l’échelle locale, dans les divers bouquets énergétiques propres à chaque pays, mais elles sont largement indépendantes de l’échelle globale de la gouvernance climatique. Elles sont principalement liées à des dynamiques économiques et industrielles, plus rarement à des dynamiques politiques, aux échelles nationales ou régionales. Car le schisme entre les réalités du monde et la sphère de la gouvernance, entre ce qui se passe et ce qu’on déclare vouloir faire et réguler, opère aussi à l’échelle locale.