Les négociations climatiques : vingt ans d’aveuglement ?

Par Stefan C. AYKUT et Amy DAHAN
Comment citer cet article
Stefan C. AYKUT et Amy DAHAN, "Les négociations climatiques : vingt ans d’aveuglement ?", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 23/03/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part3/les-negociations-climatiques-vingt-ans-d-aveuglement


L’alerte scientifique autour du changement climatique dû aux émissions de gaz à effet de serre (GES) a provoqué en 1988 la création d’une instance d’expertise singulière, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Puis, dans la foulée du sommet de la Terre de Rio (1992), moment d’apogée du multilatéralisme et de l’idée de développement durable, une gouvernance politique mondiale a été mise en place sous l’égide des Nations unies pour tenter de trouver des solutions et répondre à ce défi. Depuis vingt ans, le processus climatique des négociations et les conférences annuelles des parties (COP) de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) qui les accueillent réunissent les représentants patentés de195 pays (diplomates, ministres, parfois chefs d’Etat), mobilisent un nombre considérable d’acteurs (20 000 personnes au moins s’y rendent chaque année) et des forces variées (entreprises, lobbys, ONG, etc.). L’investissement humain, financier, politique déployé autour de cette gouvernance est immense. Pourtant, une vingtaine d’années plus tard, il faut reconnaître que le bilan est très maigre, au moins en termes de réductions mondiales effectives des émissions de carbone. Les émissions ne cessent d’augmenter : elles ont atteint 9,9 gigatonnes (Gt) de carbone en 2013, 550 Gt en émissions cumulées depuis 1870. Or, selon le cinquième rapport du GIEC, si nous émettons plus de 370 Gt de carbone d’ici la fin du siècle, il est fort peu probable que le réchauffement climatique ne dépasse pas le seuil critique des 2 °C supplémentaires (IPCC 2013).

Comment rendre compte de cette disjonction fondamentale entre un processus de gouvernance mondiale censé se déployer pour contenir le risque climatique et une réalité du monde complexe et multiforme qui lui échappe en très grande partie, avec de temps à autre un retour brutal du réel, un choc d’événements plus ou moins éloignés du processus climatique – crise financière de 2008, conférence de Copenhague en 2009, catastrophe de Fukushima en 2011 – qui font voler en éclats les illusions d’une prise en main efficace, en commun, du climat de la planète. Deux hiatus sont a priori frappants et méritent exploration : 1) le décalage croissant entre la réalité du monde, celle de la globalisation des marchés, de l’exploitation effrénée des ressources d’énergies fossiles et des Etats pris dans une concurrence économique féroce, campant plus que jamais sur leur souveraineté nationale, et la sphère des négociations et de la gouvernance qui véhicule l’imaginaire d’un « grand régulateur central » apte à définir et distribuer des droits d’émissions, mais de moins en moins en prise avec la réalité extérieure. 2) L’expertise scientifique joue un rôle central dans la construction de la gouvernance ; or elle est de plus en plus alarmiste, et les concepts qui en sont issus – seuils des deux degrés supplémentaires, budget carbone, etc. – contribuent à accentuer l’impératif d’une action centralisée globale. Ainsi se profile le deuxième hiatus, séparant cette fois la gouvernance et son immobilisme d’une part, la dégradation massive et inexorable du climat, d’autre part.

Comment analyser et expliquer ce schisme entre la réalité du monde et l’évolution de la gouvernance climatique ? La première partie de cet article décrit brièvement le déroulement du processus des négociations onusiennes. La seconde partie revient sur certains phénomènes majeurs qui ont marqué la réalité récente de notre monde. Enfin, dans la troisième partie, nous avançons des explications structurelles ou causales et proposons quelques pistes de réflexion.