Frontières, territoire, sécurité, souveraineté

Par Didier Bigo
Comment citer cet article
Didier Bigo, "Frontières, territoire, sécurité, souveraineté", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 05/12/2016, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part1/frontieres-territoire-securite-souverainete

La notion de frontière, y compris si on la limite à son acception géographique, est l’objet de nombreuses discussions. Elles sont dues premièrement à l’intérêt d’une conception différente de la frontière, non réductible au territoire et à l’ordre politique et, deuxièmement, à la relation entre techniques de contrôle de la mobilité et localisation de la vérification d’identité et du droit de visite ou de séjour dans un État donné.

La première discussion, d’ordre topologique, peut sembler abstraite, mais ses implications politiques et techniques sont fondamentales. La frontière est-elle une ligne continue séparant et démarquant des entités, des objets solides ou un point de passage, de transformation, de changement imperceptible d’états au sens physique du terme dont le caractère solide, liquide ou gazeux modifie la capacité à séparer ou même trier, canaliser ? Pour le dire autrement, est-elle selon un langage partagé par la science politique et les militaires une ligne que l’on peut « blinder », une forteresse et même une mise en ligne de forteresses formant une longue muraille impénétrable autour du homeland, de la patrie ? Est elle, selon un langage de marin et de philosophe, une série de lignes brisées ou poreuses, une sorte de passage du nord-ouest en période de réchauffement climatique où les démarcations d’États existent, mais se modifient en permanence et ne peuvent être figées? (Serres 1980). Est-elle le signe de l’ordre du monde et une réalité de cet ordre (étatique) mise en danger par la mobilité nouvelle ou la conséquence logique du clinamen, du changement et de la mobilité qui sont toujours causes premières ?

La frontière est-elle, au-delà de ces métaphores, une ligne continue qui se boucle sur elle-même et crée un espace distinct qu’il est possible d’homogénéiser, de purifier à partir d’un centre de pouvoir avec, comme critère central, la distinction claire entre un interne et un externe ? Est-elle de l’ordre d’un ruban de Moebius où l’interne et l’externe se distinguent mais varient d’un observateur à l’autre ? Une série de lignes brisées, de limites, de points de contact produisant de l’hybridation entre hétérogénéités non réductibles à une unité ?  Et, dans ce cadre, la frontière est-elle en train de se rétracter jusqu’à l’unité du frontier-land, du monde frontière globalisé, nous laissant orphelin des frontières multiples et prisonnier d’une frontière invisible comme le laissent à penser certains discours de sociologues sur une mondialisation qui détruirait les frontières ? Est-elle, à l’inverse, la mise en sens rétroactive dans un monde de fluidité, des différences d’état et de perspectives entre groupes hétérogènes qui pensent voir des frontières partout mais les articulent selon des logiques qui les différencient, produisant dès lors une multiplication de frontières réseaux, elles-mêmes mouvantes et incertaines ? (Bauman 2007, Cutita 2009, Appadurai 2001, Cohen, Lacroix, Riutort 2009).

Selon la réponse à ces questions, la relation entre mobilité, frontière, sécurité et liberté sera divergente, et on comprendra dès lors la légitimité des efforts de mobilisation de contrôle des identités entrant sur un territoire étatique et la volonté d’homogénéisation intégration dans une identité citoyenne de manière très différente.