« Soft power ». Sens et usages d'un concept incertain

Par Jean LECA
Comment citer cet article
Jean LECA, "« Soft power ». Sens et usages d'un concept incertain", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 21/08/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part2/soft-power-sens-et-usages-d-un-concept-incertain

Il est parfois tenu par les spécialistes académiques que ces deux concepts s’inscrivent dans des « paradigmes » différents : le hard power relèverait du « réalisme », surtout « offensif », le soft power du « constructivisme social », l’« internationalisme libéral » se situant quelque part entre les deux. L’histoire dément ce postulat, le soft power étant apparu dans un climat « réaliste » en un temps où l’on ne parlait pas de constructivisme social. Cette idée demeurant pourtant assez répandue, il est indispensable de fournir au lecteur quelques détails sur chaque paradigme dont un usage abusif finit par déformer toute vision raisonnable de notre problème (Sil et Katzenstein 2010).

Le réalisme peut être défini en général par les traits suivants : 1) les intérêts en situation comptent plus que les principes ; 2) l’ordre pacifique dépend plus de l’équilibre des puissances ou de la « stabilité hégémonique » (une puissance est reconnue comme généralement dominante dans son bloc et dans certains domaines dans l’ensemble du système international, l’hegemon international étant caractérisé non par sa légitimité mais par le fait qu’on ne peut se passer de lui) ; 3) le souci d’équilibre conduit à une moralité internationale gouvernée par « l’intérêt bien compris » ; 4) les organisations internationales peuvent très bien émerger de ce qu’Hedley Bull (1977) a nommé la « société anarchique » qui, pour ne pas avoir de gouvernement mais seulement des « régimes de gouvernance » (Krasner 1983), n’en est pas moins une société, non pas au sens de la sociologie de Durkheim donnant à la « conscience collective » un poids normatif déterminant mais au sens d’un ensemble imbriquant le foedus (les relations de coopération) dans la guerre, qui demeure possible même quand les Etats déclarent y renoncer en la plaçant « hors-la-loi » (pacte Briand-Kellog de 1928) ; 5) les organisations internationales sont ce qu’en font les Etats et ne peuvent prospérer qu’avec le soutien de ces derniers.

Il existe plusieurs versions du réalisme, la plus dure étant le « réalisme offensif » selon lequel il est de la nature des Etats puissants de vouloir maximiser partout leur avantage, quel que soit le but qu’ils poursuivent (but de conquête des « âmes », l’un des trois enjeux de la « série abstraite » d’Aron, ou de « regime change »), car cette recherche est liée à celle de leur sécurité, ce qui rend la multipolarité (la coexistence de plusieurs pôles de puissance) plus instable que la bipolarité. D’où la « tragédie » de la politique de grande puissance (Mearsheimer 2001) puisque l’équilibre souhaité est compromis par sa recherche même, conduisant parfois à un « unilatéralisme » défini de plusieurs manières : un Etat est seul coordonnateur de l’action collective ; un Etat agit dans son propre intérêt sans tenir compte des intérêts des autres ; un Etat agit seul sans consultation préalable des autres ; un Etat ne respecte pas les décisions des organisations internationales ou s’en retire (Ruggie 1992 ; Brooks 2011). L’action des Etats-Unis en Irak en 2003 au nom de la menace nucléaire du régime de Saddam Hussein et du projet d’instaurer la démocratie est parfois donnée en exemple d’unilatéralisme (Kreps 2008) dont l’échec est peut-être la source de l’actuelle passivité de l’administration Obama en Egypte et en Syrie. Le « réalisme défensif », plus proche de ce qu’on a appelé « réalisme structurel » ou « néo-réalisme » tient que c’est la structure du système international plus que la volonté de puissance qui explique les comportements des Etats, et qu’il convient donc de distinguer le but de sécurité du but de puissance (Waltz 1979). Les deux réalismes ont en commun de chercher l’issue dans des situations d’équilibre (Little 2007), les réalistes défensifs croyant que tout système international tend à restaurer un équilibre rompu, plus facile à atteindre par la bipolarité que par l’instable multipolarité (Waltz 1979 ; tous les néo-réalistes ne tiennent pas cette position : Keohane et al. [2009] est un bel exemple d’interpénétration du néo-réalisme et de l’internationalisme libéral), les offensifs n’excluant pas la possibilité de multipolarités équilibrées au côté de multipolarités déséquilibrées.

L’internationalisme libéral pose les axiomes suivants : 1) le commerce équitable et non « léonin » engendre la paix que le protectionnisme compromet, étant une forme de « guerre commerciale » ; 2) la souveraineté étatique est divisée et sert d’abord à la pratique de principes de coopération et de régulation des échanges de biens et de valeurs ; 3) le multilatéralisme est la règle, celui-ci étant défini comme une forme de relations supposant qu’aucune partie ne doit considérer les autres comme des ennemis virtuels dont il convient de se méfier par principe, mais plutôt comme des « associés-rivaux » (Ruggie 1992 ; Badie et Devin 2007) ; 4) l’intérêt du tout est plus vaste que la somme des intérêts des parties, donc l’intérêt d’une partie peut être de servir l’intérêt du tout même si celui-ci va apparemment contre l’intérêt de la partie en question ; 5) la moralité internationale découle de principes et valeurs communs et non de l’équilibre de la puissance ; 6) le « gouvernement du monde » n’a pas nécessairement à être exercé par un organe spécial unique, toujours suspect de porter injustement atteinte aux intérêts et principes qu’il proclame, mais plutôt par un « directoire » responsable devant les autres car soucieux de leurs intérêts et de ceux du « domaine public global » (Ruggie 2004). L’inspiration kantienne de la « ligue pour la paix perpétuelle » est évidente mais certains y voient aussi une possibilité de convergence avec le confucianisme. L’internationalisme libéral ne se veut pas exclusivement normatif, gouverné par une éthique de la conviction ou une éthique conséquentialiste ; il se veut empiriquement fondé sur la réalité de l’interdépendance et de l’interpénétration croissantes des nations dues à la globalisation commerciale et à la transformation de chaînes de production désormais délocalisées produisant des « Etats virtuels » (Rosecrance 1999). Il est le promoteur de la « paix démocratique » au terme de laquelle les démocraties ne (se) font pas la guerre car il est de l’intérêt rationnel de leurs gouvernants de ne pas y recourir afin de rester au pouvoir. Il est vrai que d’autres utilisent les mêmes mots pour professer un « réalisme offensif » contre les nouveaux « Etats virtuels » que seraient les réseaux terroristes internationaux (Bobbitt 2013).

Dernier arrivé dans le sillage de la pensée « postmoderne », le constructivisme pose 1) la primauté ontologique du non-observable, en l’espèce les « construits sociaux » que sont les identités collectives, les cultures et les normes. Seuls sont directement observables les comportements et les règles quand celles-ci sont « positives », donc effectivement contenues dans des documents juridiques et les jugements qui les appliquent ; 2) normes et identités informent la façon dont les agents perçoivent, comprennent, négocient et reproduisent les structures sociales qu’ils habitent ; 3) l’importance des processus d’interaction sociale de long terme dans la production bottom-up des construits sociaux, d’où le nouveau rôle des anthropologues débarrassés de leurs préjugés « orientalistes » ; 4) la « compétence discursive » des agents qui souligne le rôle des discours et ouvre sur la place des processus de transformation des identités et préférences devenues « fluides » et « liquides » (Bauman 1999), tels que la socialisation, la délibération et la persuasion. L’Etat, pierre de touche des deux précédents paradigmes disparaît comme acteur déterminant au profit d’acteurs sociaux, humains ordinaires avec leurs « histoires-récits », gouvernants, organisations non gouvernementales, groupes d’intérêts privés et d’intérêt public de la planète, caractéristiques de la pensée écologiste. Ici aussi ce paradigme se prétend fondé sur des réalités empiriques : le développement d’« espaces publics transnationaux » et, dit-on, d’une « société civile globale » (Keane 2003), du « cyber espace » (Castells 2009 et la mise en garde de Morozov 2011) et les transformations de la guerre qui n’oppose plus directement des Etats (les derniers conflits interétatiques ont opposé l’Irak à l’Iran dans les années 1980, l’Argentine à la Grande-Bretagne en 1982, et partiellement la Russie à l’Ukraine en 2006 ; l’action américano-anglaise contre l’Irak en 2003 peut également être considérée comme telle, et les bruits d’affrontement des Etats arabes avec Israël, de la Corée du Nord avec la Corée du Sud, de la Chine avec le Japon ne se sont pas concrétisés) mais des Etats et des entités dans des guerres « asymétriques » ou des parties dans des « guerres civiles » marquées par l’intervention de groupes transnationaux. Ces acteurs multiples sont parfois soutenus par des Etats (comme en Syrie) ou directement autofinancés par divers moyens comme le trafic de drogue (tel Al Qaida). Dans ces types de guerre, la force des « récits stratégiques » convaincants est aussi grande que celle des armements (Simpson 2012). Le constructivisme social est gêné par le fait que les récits et discours sont souvent articulés par des acteurs qui usent largement du hard power et que les « messages » prennent souvent la forme d’actions violentes (par exemple en Irak).