Le vingt et unième siècle appelle à revisiter la puissance

Par Marie-Françoise Durand et Christian Lequesne
Comment citer cet article
Marie-Françoise Durand et Christian Lequesne, "Le vingt et unième siècle appelle à revisiter la puissance", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 26/05/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/introduction?page=show


Jamais dans l’histoire de l’humanité, la distribution de la puissance dans le monde n’a connu une transformation aussi rapide. En un quart de siècle, le centre de gravité du monde s’est déplacé d’un Occident transatlantique vers une Asie en pleine effervescence. En parallèle, les nouvelles technologies numériques ont changé totalement le temps et la qualité des échanges entre les acteurs.

Si l’Etat n’est pas mort, il a perdu un peu plus son monopole dans les arènes internationales en raison du partage que lui imposent d’autres acteurs. Pour autant, le monde a vu s’élever depuis quinze ans de grands Etats qui, par le poids qu’ils occupent dans la division mondiale de la production, par leur démographie, mais aussi par leurs dépenses militaires ont renforcé la dimension intergouvernementale du système international. L’Etat garde en 2013 les attributs classiques de la puissance aronienne, alors que les marchés, qui structurent un monde de flux de biens, de capitaux, d’informations et de personnes, lui échappent de plus en plus au profit d’acteurs non étatiques.

Parfois, Etats et marchés émergents se rejoignent pour contribuer à façonner ensemble de nouvelles dynamiques régionales. C’est le cas de la région Asie-Pacifique où s’épanouissent de concert les marchés, mais aussi les budgets militaires des Etats. Cette nouvelle donne a obligé les Etats-Unis, garants traditionnels de la sécurité de la zone, à y concentrer davantage leurs efforts. Cette politique américaine du « pivot » s’est opérée au détriment d’autres régions du monde, en particulier de l’Union européenne que les Etats-Unis considèrent à la fois peu sensible sur le plan de la sécurité et dotée de marchés potentiellement moins tournés vers l’avenir.

L’Union européenne, née comme un projet de rejet de la puissance après la Seconde Guerre Mondiale, peine aujourd’hui à imposer sa puissance. Seuls deux de ses Etats membres (la France et le Royaume-Uni) disposent de budgets militaires encore conséquents. Ceux-ci sont cependant en baisse. Si l’Union européenne est le premier acteur commercial du monde, la part de ses Etats membres dans le marché mondial des échanges est en baisse. La finance y est délégitimée par les effets de la crise de 2008 sur les économies réelles. Quant au marché de la main d’œuvre et à la circulation des personnes, les Européens ont du mal à l’appréhender positivement, en raison d’un taux de chômage élevé mais aussi d’une conception étroite de l’identité. L’Union européenne est, dès lors, un espace qui compte encore quelques Etats puissants (Allemagne, France, Royaume-Uni) tout en éprouvant une grande difficulté à se présenter elle-même comme une puissance amalgamée.

Plus que jamais, un débat sur la puissance s’impose. Il est l’objet du Ceriscope de 2013. Refusant tout jeu à somme nulle qui consisterait à affirmer que la puissance des marchés a définitivement porté le coup de grâce à la puissance des Etats, cette troisième édition du Ceriscope entend plutôt souligner les dialectiques entre les différentes dimensions de la puissance et les rapports complexes qu'entretiennent ses différents acteurs. Elle est également l’occasion de revenir sur le soi-disant déclin de l’Occident qui, sans être faux, mérite d’être sérieusement nuancé. Enfin, qui dit puissance dit aussi résistance. Le Ceriscope est ainsi l’occasion de revenir sur les résistances que la puissance suscite de la part non seulement de certains Etats qui ne s’y identifient pas, mais aussi de sociétés qui sont de plus en plus transnationales.

Combinant textes, cartes et vidéos, cette nouvelle édition du Ceriscope entend être utile à tous ceux qui réfléchissent à la puissance, soit parce qu’ils veulent en enseigner les caractéristiques et en apprendre les contours, soit parce qu’ils souhaitent simplement y réfléchir en citoyens.