Changer d’échelle et de regard sur la pauvreté

Par Marie-Françoise Durand et Christian Lequesne
Comment citer cet article
Marie-Françoise Durand et Christian Lequesne, "Changer d’échelle et de regard sur la pauvreté", CERISCOPE Pauvreté, 2012, [en ligne], consulté le 21/07/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/pauvrete/content/changer-dechelle-et-de-regard-sur-la-pauvrete

Le lancement du premier numéro du Ceriscope sur les frontières en février 2011 était un défi. Ce pari du numérique fait par le CERI et l’Atelier de cartographie de Sciences Po a rencontré un succès qui permet maintenant de s’engager dans une publication régulière.

La deuxième édition du Ceriscope renforce notre conviction qu’il est de la responsabilité des scientifiques de s’adresser à la société dans son acception la plus large. Notre projet s’inscrit  dans une dynamique de convergence. Sur l’objet d’abord : l’international et le mondial ; sur le public : le plus large possible, notamment l’enseignement secondaire ; sur le support : le web, et sur l’accès, gratuit. Une équipe de dix personnes travaille en réseau autour du Ceriscope en liaison avec les auteurs. 
Il s’agit une nouvelle fois de faire accéder un grand nombre de lecteurs à des productions scientifiques validées, mais aussi de libérer l’écriture des chercheurs et la production des cartographes des contraintes de la mise en page et des mises à jour de l’édition sous sa forme papier. Les formes d’écriture et les types de documents sont multiples : articles, brèves, cartes et diagrammes, diaporamas animés, photographies et bientôt courtes vidéos et podcasts. La lecture est rendue souple grâce à l’indexation par mots clés, qui offre une recherche rapide à l’intérieur des textes (recherche simple et avancée).
Avec le lancement du Ceriscope 2, un portail Ceriscopes est inauguré qui présente l'ensemble de la collection et permet une navigation transversale par auteur, type de documents, mais aussi thème ou aire géographique.
Enfin, le Ceriscope a l’ambition de développer des applications spécifiques pour les lycées et les collèges. Un espace d’échanges dédié aux enseignants proposera des outils, des supports, des données et des documents graphiques et cartographiques simplifiés selon les programmes et les niveaux des classes et permettra aussi la publication de travaux d’élèves.

Changer d’échelle et de regard sur la pauvreté

Le thème de cette deuxième édition du Ceriscope porte sur la pauvreté, sujet majeur de la période contemporaine, rarement abordé à la fois de façon pluridisciplinaire, à l’échelle des sociétés du monde et sous un angle comparatif. Les contributions croisent les approches de chercheurs appartenant à plusieurs disciplines des sciences sociales : l’anthropologie, l’économie, l’histoire, la géographie, la science politique et la sociologie. Chacune s’attache à donner du sujet qu’il traite une lecture simple et qualifiée, faite à la fois de clés d’interprétation et d’éléments factuels précis.

L’amplification de la récente crise économique internationale donne au thème de la pauvreté une acuité nouvelle en même temps que la société de l’information en permet une visibilité beaucoup plus grande. Quelle que soit la méthode de comptabilisation de la pauvreté, les statistiques révèlent à la fois son caractère massif et ses formes très variées. Le caractère universel de la pauvreté a été mis en évidence par les Objectifs du millénaire pour le développement qui démontrent à quel point la vision nord/sud classique est devenue obsolète. Aussi cette universalité de la pauvreté ne saurait-elle être reléguée uniquement dans les coins de certaines villes ou campagnes. Les auteurs du Ceriscope affinent les analyses en l’articulant avec l’évolution des inégalités en général, que celles-ci soient entre Etats (à la hausse), pondérées par les effectifs de populations (à la baisse) ou internes aux Etats (qui croissent d’autant plus fortement que les transferts sociaux sont en déclin). Le retrait général des Etats, plus particulièrement des Etats faibles (Afrique), la croissance économique sans développement (Inde) et les vagues de libéralisation se sont traduites par une augmentation des inégalités sociales, voire socio-spatiales. Dans les pays qui connaissent une très forte croissance démographique, même lorsque la part des pauvres dans la population totale diminue, leur nombre total augmente par simple effet démographique. Cet immense défi concerne toutes les sociétés, et plus particulièrement les grands pays émergents parmi lesquels le Brésil se distingue par ses politiques publiques volontaristes de lutte contre la pauvreté.

La pauvreté et le défi global qu’elle représente sont chaque jour plus visibles. Les acteurs de cette visibilité ne sont plus seulement les grands Etats avec leur rhétorique sur l’aide aux « pays pauvres » destinée à préserver l’ordre international, ni même les organisations internationales dont elle est pour certaines la raison d’être. Les ONG jouent un rôle croissant à la fois d’alerte et d’expertise, mais aussi par leur engagement auprès des pauvres ou les pressions qu’elles exercent sur les Etats pour la mise en place de politiques publiques de lutte contre la pauvreté. Enfin, les mouvements sociaux transnationaux, les blogueurs, les « indignés », en dénonçant le caractère insoutenable des injustices sociales participent largement de cette visibilité. Parmi les déclencheurs du printemps arabe, la pauvreté, voire la malnutrition ont joué un rôle important, ne débouchant pas cette fois-ci seulement sur des émeutes de la faim mais sur des remises en causes politiques des systèmes de redistribution des richesses au sein des sociétés.

A chacun son mode de lecture

Chaque article du Ceriscope peut se lire indépendamment des autres. L’entrée peut se faire par un mot clé. Il a été établi le plus grand nombre de liens possibles entre les différents articles pour guider la navigation au sein de l’ensemble et permettre de croiser ou de compléter les points de vue sur une même notion. L’architecture globale permet également une lecture plus classique où une première partie définit et présente les concepts et les mesures de la pauvreté en les inscrivant dans le temps. Une deuxième présente différentes configurations sociales dans lesquelles la pauvreté joue un rôle majeur, qu’elles soient urbaines, rurales, qu’elles nourrissent l’informalité, les tensions, les conflits ou de vastes migrations (Inde, Chine, Brésil Mexique, Colombie, France, Mali). Dans une troisième partie, les auteurs analysent la façon dont la pauvreté devient l’enjeu de mobilisations sociales et politiques (Maghreb, Moyen-Orient, Inde, Brésil, Chine) ou parvient plus difficilement à le devenir (Afrique sub-saharienne). La quatrième partie détaille la gamme des politiques publiques de lutte contre la pauvreté, que celles-ci soient multilatérales (ONU, Union européenne, IBAS), inscrites avec plus ou moins de succès dans les changements politiques des Etats (Etats-Unis, Brésil, Inde) ou des acteurs privés (ONG et migrants). Enfin, une dernière partie aborde les nouvelles formes de pauvreté dans des pays ou régions généralement considérés comme développés, mais où mondialisation et post-industrialisation génèrent des phénomènes importants de disqualification sociale (France, Royaume-Uni, Russie, Europe centrale).

Ancrer la lecture dans des territoires et des réseaux

En lien étroit avec les auteurs et avec le souci de la cohérence de l’ensemble, les cartographes ont conçu diagrammes et cartes pour donner immédiatement à voir dans l’espace et comparer comment la pauvreté est calculée, « chiffrée » et pèse sur les sociétés et plus largement l’avenir partagé du monde. Les espaces concernés et leurs évolutions, bien que l’approche fine, notamment interne aux Etats, reste encore très conditionnée par la pertinence, voire l’existence, des appareils statistiques, révèlent un monde beaucoup plus complexe que les anciennes visions simplistes et souvent idéologiques de la pauvreté.

Affronter cette complexité est central. Elle implique une responsabilité scientifique et citoyenne qui, bien que cette deuxième édition soit plus copieuse que la précédente, appellera compléments, précisions et mises à jour au fil du temps.