Pour une approche discursive des politiques publiques environnementales

Par Alice BAILLAT
Comment citer cet article
Alice BAILLAT, "Pour une approche discursive des politiques publiques environnementales", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 22/11/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part4/pour-une-approche-discursive-des-politiques-publiques-environnementales

L’analyse du discours a fourni de précieux apports aux études portant sur les politiques environnementales. Si des termes semblent s’être imposés dans le champ environnemental au cours des dernières décennies (développement durable, principe de précaution, changement climatique, biodiversité, résilience, etc.), leur usage largement partagé par une pluralité d’acteurs ne signifie pas pour autant qu’ils revêtent les mêmes significations pour tous. Cette idée a notamment été développée par Maarten Hajer grâce aux concepts de « coalition discursive » et de « ligne narrative » exposés précédemment. Il montre comment une coalition discursive constituée d’experts, d’industriels et d’hommes politiques s’est établie en Grande-Bretagne autour du discours de la modernisation écologique, et dont l’argument central est que le contrôle de la pollution devait être intégré au système économique britannique. En d’autres termes, la notion de développement durable a constitué la ligne narrative principale de ce discours, qui a eu comme conséquence l’adoption du principe de précaution appliqué aux problèmes de pollution industrielle. Cette idée de développement durable, produit de la simplification d’arguments complexes, a permis le ralliement d’acteurs antagonistes au sein d’une coalition discursive qui a par la suite joué un rôle essentiel dans le débat sur les pluies acides en Grande-Bretagne (Hajer 1993).

Killingsworth et Palmer (1992) développent quant à eux la notion d’« ecospeak » pour mettre en exergue la politisation de la rhétorique environnementale. Cette dernière, sous l’effet des luttes entre différents groupes d’intérêt (communauté scientifique, médias, gouvernements, activistes, etc.) semble en effet se rapprocher davantage de ce que les auteurs nomment une « tour de Babel de discours » (« Babel of discourses ») que d’un discours uniforme et unifié. De façon similaire, les philosophes et linguistes Harré, Brockmeier et Mühlhäusler (1999) parlent de « greenspeak » pour analyser ces multiples positions discursives en compétition. A travers l’analyse de différents discours environnementaux, ces auteurs s’accordent pour dire que cette pluralité d’arguments et d’intérêts en présence explique en partie les difficultés à solutionner certains problèmes environnementaux.

La seconde contribution de l’analyse des discours aux études environnementales repose sur la mise en évidence des pratiques politiques et des biais qui peuvent sous-tendre ces discours. Dans son influent ouvrage intitulé The Politics of the Earth. Environmental Discourses, John Dryzek propose notamment une catégorisation des discours politiques en matière d’environnement (Dryzek 1997). Il dévoile en particulier les stratégies de certains acteurs dominants qui, dès lors que leurs intérêts semblent menacer par l’émergence de certains discours environnementaux, tentent d’en épouser les formes et le contenu pour mieux en tirer parti. Le discours relatif au développement durable, en cherchant à combiner croissance économique et conscience écologique, est selon Dryzek l’exemple le plus édifiant de ces stratégies d’acteurs. Mais ces dernières peuvent également viser, non pas à combiner des arguments en apparence contradictoires, mais à mobiliser différents discours sur un même enjeu environnemental, en fonction du contexte, des intérêts à défendre et des objectifs à atteindre. Ainsi, le changement climatique peut être alternativement traité comme un problème environnemental, économique, sécuritaire ou de développement, chacun de ces discours ayant des implications pour l’élaboration de la réponse politique à apporter. En s’intéressant à la manière dont les acteurs investissent stratégiquement des discours, ces études permettent de mieux appréhender la manière dont une situation est comprise, définie puis traitée comme un problème environnemental (Feindt et Oels 2006). De la même manière, le projet de recherche actuellement mené par Romain Felli au sein de l’Université de Genève et intitulé « The political life of an idea: resilience to environmental change in international organisations », s’intéresse à la diffusion et à la circulation de l’idée de « résilience » dans les discours officiels de certaines organisations internationales. Il cherche ainsi à apporter un éclairage nouveau aux transformations de la politique environnementale internationale en traitant de la manière dont le cadrage de l’adaptation au changement environnemental est en train de se mettre en place.

La dernière contribution de l’analyse du discours que nous pouvons évoquer ici tient à l’application du concept foucaldien de gouvernementalité aux études sur les politiques environnementales. Sans entrer dans une explication détaillée de ce concept, rappelons que Foucault désigne par ce terme une forme nouvelle de rationalité politique, libérale puis néolibérale, correspondant à une nouvelle conception de l’exercice du pouvoir, le biopouvoir. Le pouvoir ne serait plus uniquement répressif et autoritaire, mais au contraire productif et incitatif (Foucault 1976). Angela Oels s’est attachée à reprendre cette idée de gouvernementalité en l’appliquant à la gouvernance internationale du changement climatique. Elle établit un parallèle entre les transformations des modes de gouvernement dans les pays industrialisés – du biopouvoir au pouvoir néolibéral – et les évolutions des discours environnementaux – de la « gouvernementalité verte » (« green governmentality ») à la modernisation écologique. Foucault situe l’avènement du biopouvoir au XVIIIe siècle, lorsque le pouvoir monarchique de donner la mort est peu à peu remplacé par le pouvoir de gouverner et d’administrer la vie et les hommes. Selon Angela Oels, c’est encore dans cette configuration historique du pouvoir que le changement climatique est devenu gouvernable, notamment à travers l’établissement de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (Oels 2005). En effet, dès les années 1970, le biopouvoir a consolidé l’idée qu’il fallait une gestion mondiale de la planète au nom de la protection de la vie sur terre. Ce discours de la « gouvernementalité verte » a progressivement laissé la place au discours de la modernisation écologique avec la consécration d’un nouveau mode de gouvernement dans les années 1990, celui de la gouvernance néolibérale. Dès lors, le changement climatique a de plus en plus été traité comme une problématique aux fortes implications économiques, appelant de ce fait des solutions basées sur le marché, dont le protocole de Kyoto signé en 1997 est la traduction la plus tangible. Angela Oels montre également comment le changement climatique est construit dans le discours de la modernisation écologique comme un enjeu de gouvernance globale nécessitant des solutions globales, occultant dès lors le potentiel d’action à l’échelle régionale, nationale et locale. Ainsi, la gouvernementalité néolibérale, en limitant les politiques de lutte contre le changement climatique à des mesures menées au niveau international et essentiellement tournées vers le marché, n’offre pas un espace de gouvernance à même de répondre efficacement et durablement aux défis du réchauffement climatique.