Pour une approche discursive des politiques publiques environnementales

Par Alice BAILLAT
Comment citer cet article
Alice BAILLAT, "Pour une approche discursive des politiques publiques environnementales", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 24/09/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part4/pour-une-approche-discursive-des-politiques-publiques-environnementales

Qu’entend-on par « discours » ? Au sens du politologue Maarten Hajer, à qui l’on doit principalement l’introduction de l’analyse discursive dans le domaine de l’environnement, le discours est « un ensemble spécifique d’idées, de concepts et de catégorisations, qui sont produits, reproduits et transformés, à travers des pratiques, par lesquelles l’on donne du sens à des réalités physiques et sociales » (Hajer 1995 : 264, nous traduisons). Le discours, loin de n’être qu’un reflet de la réalité, est donc un moyen de façonner celle-ci. Maarten Hajer a développé les concepts de « ligne narrative » (« story line ») et de « coalition discursive » (« discourse coalition ») pour mettre en avant le rôle de l’argumentation dans la fabrication des solutions d’action publique et l’importance des agrégations d’acteurs dans l’imposition d’un discours spécifique. Hajer considère en effet que certaines constructions discursives (ou lignes narratives) influencent la construction des problèmes environnementaux et leur articulation à des solutions, en produisant du sens commun parmi des acteurs qui se mobilisent autour de ces lignes narratives, sans nécessairement partager les mêmes intérêts.

Ainsi, tout discours serait fonction de pratiques et de relations de pouvoir spécifiques qui déterminent son influence et son orientation (Hajer et Versteeg 2005). S’il parvient à s’imposer et à s’institutionnaliser, un discours peut alors infléchir les politiques mises en œuvre par des gouvernements ou des organisations internationales. Hajer montre ainsi comment la façon de présenter l’interdépendance de l’espèce humaine et de la nature dans le rapport Brundtland, avec une référence constante au « nous » dans le texte mais aussi dans le titre du rapport (« Notre avenir à tous ») a largement contribué à influencer les débats actuels sur le développement durable. Il explique notamment la très large approbation de ce rapport, qui est aujourd’hui une référence majeure dans le domaine de l’environnement et du développement durable, par la grande respectabilité dont étaient dotés les membres du Club de Rome à l’origine du rapport, qui ont formé une coalition discursive autour de ce récit d’un monde global et interdépendant (Hajer 1995 ; Zaccaï 2002). De la même manière, John Dryzek explique la prolifération de mesures environnementales adoptées par les Etats industrialisés dans les années 1970 par le succès de ce qu’il a appelé le « rationalisme administratif » (« administrative rationalism »), un discours mettant l’accent sur la technicité des questions environnementales, qui ne peuvent dès lors être traitées et résolues que par une élite bureaucrate et scientifique (Dryzek 1997).

Ainsi, ce sont moins les phénomènes environnementaux en soi qui intéressent les analystes des discours environnementaux, que la façon dont des acteurs, par le biais de pratiques discursives, de coalitions et de luttes interprétatives, donnent du sens à ces problèmes et les dotent de solutions.

L’analyse de discours, quant à elle, est née en France dans les années 1960, au croisement de plusieurs disciplines (sciences du langage, histoire, philosophie, etc.) partageant un intérêt commun pour les phénomènes langagiers replacés dans leurs contextes sociohistoriques. C’est notamment sous l’influence d’auteurs comme le philosophe Paul Ricœur ou le sociologue et historien Raymond Aron, que l’analyse du discours s’impose progressivement comme discipline à part entière (Bonnafous et Krieg-Planque 2013). En effet, c’est en réhabilitant le raisonnement des acteurs et en s’appuyant sur l’analyse de leurs productions discursives qu’ils font de l’articulation entre discours, interaction et contexte social une préoccupation structurante des sciences sociales.

Les méthodes de l’analyse du discours, qu’elles soient quantitatives ou qualitatives, sont trop nombreuses pour être répertoriées ici. Cependant, on peut considérer qu’il s’agit de toutes celles visant à briser la linéarité du texte. Autrement dit, les méthodes utilisées permettent de mettre à jour la façon dont le contexte d’énonciation influe sur la structure des textes et des énoncés (lexicométrie, analyse distributionnelle, analyse automatique du discours, etc. Pour en savoir plus sur les méthodes de l’analyse du discours en sciences sociales, voir Boutet et Demazière 2011).