L’environnement au prisme de l’écologie, du risque et de la catastrophe

Par Didier Bigo
Comment citer cet article
Didier Bigo, "L’environnement au prisme de l’écologie, du risque et de la catastrophe", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 21/01/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part4/l-environnement-au-prisme-de-l-ecologie-du-risque-et-de-la-catastrophe

Bien sûr, il est problématique de généraliser trop rapidement et de réduire l’analyse à une seule tendance. Si les rapports contemporains produits par les armées occidentales ou latino-américaines témoignent d’une certaine propension à mêler environnement et catastrophe, une étude bien plus approfondie serait nécessaire pour en saisir toutes les implications. Par ailleurs, on voit bien en les parcourant qu’ils prennent souvent différentes directions et la référence générale à l’environnement masque parfois de profondes divergences d’appréciation. Dans certains rapports, y compris dans les plus récents, on continue à réfléchir en termes d’intérêts nationaux, de contrôle des ressources, et dans ce cas l’environnement n’est qu’une sous-variable de l’économie, voire de la guerre économique. Le raisonnement militaro-géopolitique classique a digéré l’environnement en en faisant une variable comme une autre. Dans d’autres rapports, on s’interroge avant tout sur la perte de souveraineté engendrée par une gestion partagée – parce qu’agissant à l’échelle globale – de l’environnement et on discute pour savoir si les Etats doivent ou non créer des instances spécifiques supranationales, s’en remettre à l’ONU, ou se méfier du discours cosmopolite de certains scientifiques, la dernière hypothèse devenant depuis le milieu des années 2000 la plus fréquente ; par exemple, Herman Kahn, physicien et analyste à la RAND Corporation, se recycla à la fin de sa vie comme futurologue défendant le progrès, le nationalisme et la souveraineté américaine dans ce domaine. Beaucoup de think tanks américains se méfient comme lui de « l’Al Gorisme » démocrate cosmopolitique, se félicitant de l’inversion « réaliste » engagée avec le président Obama. La création d’enceintes et de groupes de travail réunissant des professionnels de la sécurité et de la défense spécifiquement sur l’environnement se généralise et s’autonomise des négociations diplomatiques internationales. A l’échelle de l’OTAN, les réunions entre militaires spécialisés sur ces questions se mettent en place, souvent de façon informelle (comme par exemple à l’occasion des rencontres entre écoles militaires de différents pays). Les fonds de recherche pour une réflexion commune aux militaires, mais aussi aux policiers, aux sauveteurs, aux pompiers, aux organisations humanitaires d’urgence coulent à flot dès que le termes « résilience » et « preparedness » (même dans les textes français) sont utilisés. L’environnement est alors progressivement entraîné dans les filets d’une pensée de l’(in)sécurisation où l’on passe de l’ennemi humain aux risques naturels comme s’il s’agissait d’un continuum de menaces auquel on peut apporter les mêmes réponses organisationnelles et technologiques, et surtout auxquelles on peut appliquer un raisonnement préventif-prédictif. Dans ces divers cadres, on voit apparaître un certain discours commun sur la « compétence » professionnelle qui pour être plus discret n’en est pas moins plus puissant que celui sur le jeu de la catastrophe. Il peut s’énoncer ainsi : n’y aurait-il plus actuellement que les militaires et les stratèges pour penser la dégradation environnementale et ses conséquences catastrophiques au moment où les autres experts ne décident pas ? Ne sont-ils pas les seuls à pouvoir imposer une discipline et à protéger certaines personnes contre leur gré, mais pour leur bien, en procédant à l’évacuation des lieux touchés par des catastrophes ? C’est en tout cas ce que certains de ces professionnels pensent. Ils se voient comme ceux qui doivent trancher en dernier recours, même s’ils ne connaissent pas tous les détails techniques, car les scientifiques et les hommes politiques ne le font pas, et les citoyens sont parfois bien « inconscients ». Ils raisonnent alors selon un modèle de séparation drastique entre raison objective et motifs du sujet qui les amènent à se penser comme les seuls acteurs rationnels, comme les seuls capables d’augmenter la résilience des populations au risque (pour une critique de cette séparation, voir deux auteurs au style bien différent mais qui se rejoignent sur la mise en évidence du problème : Duclos 2010 ; Latour 1996). Il leur suffit de se substituer aux experts civils, d’utiliser leur savoir-faire communicationnel issu des opérations psychologiques (Psy-Ops), mais pour le bien des populations, et de proposer des collaborations internationales qu’ils pilotent, mais en parvenant à convaincre le secteur privé industriel d’y participer.

Ces tendances sont heureusement combattues dans les enceintes hors OTAN et dans les endroits où les pays nordiques et l’Union européenne ont une spécificité forte. On y insiste au contraire sur le nécessaire équilibre entre réflexion managériale sur la préparation et connaissance précise des enjeux, avec une remontée réflexive sur les causes majeures de ces transformations environnementales. On essaie de reconnecter la question du modèle économique à l’œuvre, ses dérèglements et les conséquences planétaires des égoïsmes nationaux sans essayer de préparer les citoyens à s’y adapter, mais au contraire en suggérant des modèles alternatifs. La terminologie de sécurité sociétale a été utilisé par les différents pays nordiques dans ce contexte alternatif, refusant le discours anglo-américain de la résilience portant en lieu les germes d’une protection des populations qui les étouffe, et le discours du laissez-faire libéral qui renvoie à l’indifférence et au jeu du marché. On peut donc dire qu’il existe une nouvelle bifurcation possible, soit un modèle qui ne pense plus l’environnement que sous l’angle de la catastrophe à éviter ; une sorte de modèle « Toutatis », du nom du dieu gaulois, ou alors une réflexion qui renoue avec celle des années 1970 et dans laquelle on prendra en compte les questions environnementales globales au sein des grandes institutions de sécurité occidentales via la création de groupes mixtes de responsables militaires et de scientifiques (y compris de sciences sociales et historiques). Mais pour l’instant, il est clair que ces dernières initiatives ne sont pas relayées dans les stratégies nationales de sécurité et les livres blancs (fussent-ils en préparation).