L’environnement au prisme de l’écologie, du risque et de la catastrophe

Par Didier Bigo
Comment citer cet article
Didier Bigo, "L’environnement au prisme de l’écologie, du risque et de la catastrophe", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 22/01/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part4/l-environnement-au-prisme-de-l-ecologie-du-risque-et-de-la-catastrophe

Avec un certain recul et compte tenu des recherches récentes, il semble que les grandes industries (en particulier pétrolière et nucléaire) tout comme les gouvernements des pays les plus industrialisés aient réussi à dénier toute dimension politique à la question de l’écologie, à la positionner comme ennemie de la croissance économique, donc du plein emploi, et dès lors du progrès matériel. Si ce discours a rencontré un certain succès hors de certains milieux intellectuels, il n’a guère été possible de freiner les diverses controverses scientifiques qui portaient sur des aspects précis liés aux sciences de la terre. C’est ainsi que le grand débat sur la couche d’ozone et sa dégradation a émergé au milieu d’autres débats sur la pollution marine et la mort de certains lacs et mers fermées, sur les conséquences négatives de l’industrie agroalimentaire pour la productivité des terres dans l’avenir et encore bien d’autres questions environnementales centrales. En lien avec la dégradation de la couche d’ozone résultant de l’activité humaine industrielle, la question du réchauffement planétaire – vite renommée changement climatique à la suite des modèles de simulation des courants marins et des effets locaux de refroidissement en cas de disparition du Gulf Stream – a alors pris le pas sur les autres grandes questions écologiques, jusqu’à paradoxalement minorer certaines d’entre elles. Concernant l’environnement, on sait que seule une infime minorité de scientifiques récusent aujourd’hui les implications à long terme de l’activité humaine sur le climat et que la majorité des scientifiques ne se demandent plus si les hommes sont responsables du changement climatique et de la dégradation de la couche d’ozone, même s’ils s’interrogent toujours sur la vitesse avec laquelle les conséquences irréversibles sur le climat vont se faire sentir. Il n’empêche que les climato-sceptiques continuent d’arpenter les médias. Cette situation n’est pas propre à l’environnement et l’impact des grandes compagnies de tabac sur les études de santé est éclairant à cet égard (cf. Le Monde, 21 mars 2014).

Comme le signale avec justesse Denis Duclos, les années 1980 sont centrales en ce qu’elles inaugurent alors un rapport à l’environnement bien plus angoissant qu’avant pour tous les citoyens de la planète dans la mesure où les présentations médiatiques ne cessent de les accabler de scénarios fondés sur « l’introduction de changements de grande amplitude, qu’ils soient diffus et progressifs (accumulation de molécules nouvelles dans la nature, pollution généralisée des nappes phréatiques par les nitrates, les pesticides et les métaux lourds), ou nettement catastrophiques : la déchirure de la couche d’ozone au pôle Sud qui annonce un rayonnement ultraviolet peut-être fatal à terme pour toute la biosphère (et qui serait due à l’action destructrice des chlorofluorocarbones), le dépérissement forestier attribué aux pluies acides, ou le réchauffement atmosphérique lié au gaz carbonique » (Duclos 2010 : 11).

Un sentiment de malaise, la peur d’un Armageddon écologique, inconnu dix ans plus tôt, vient alors renforcer l’idée d’une sécurisation nécessaire, d’autant que la manière dont les médias présentent ces dangers contrastent avec l’immobilisme des gouvernements nationaux et des instances internationales qui multiplient les réunions mais repoussent les décisions majeures ou ne respectent pas leurs engagements.

Beaucoup d’organisations non gouvernementales accusent alors les responsables d’entretenir la reproduction des structures économiques et politico-clientélaires contemporaines qui façonnent le devenir technique à coup de grands projets. Certaines ne résistent pas à la théorie d’un complot global, d’autres sont plus sensibles aux effets de cette politique de l’anxiété et aux jeux bureaucratiques ainsi qu’aux divers champs de connaissances qui se croisent dans cette prise en compte de l’environnement comme question de politique globale qu’aucun Etat ne peut résoudre seul. Des chercheurs, exaspérés par les immobilismes politiques et économiques, n’ont de cesse de lancer des alertes à l’adresse de ces mêmes décideurs en les conjurant d’agir de manière urgente compte tenu des déséquilibres en cascade dans les écosystèmes. Ces lanceurs d’alertes se multiplient sur différents sujets et des communautés regroupant scientifiques, activistes et journalistes voient le jour. Cette mobilisation d’un réseau croissant d’organisation en faveur de l’environnement à l’échelle mondiale oblige les gouvernements à redéfinir, au moins officiellement, leurs priorités, et à prôner la collaboration internationale (voir la contribution de Lucile Maertens). Dans les pays où les sociétés civiles sont assez fortes pour se faire entendre, les gouvernements reconnaissent qu’ils ont une responsabilité collective qui les oblige à changer leur manière de concevoir l’intérêt national en y intégrant les risques de long terme et en acceptant que le court terme national(iste) puisse être contre-productif. Mais de nombreux pays en voie de développement (Chine, Brésil, Inde, Afrique du Sud) y voient d’emblée une manière détournée de leur interdire l’accès au développement au nom de priorités globales environnementales (la couche d’ozone, l’amazone comme poumon de la planète, le changement climatique) « occidentalocentrées ». La controverse change de nature. Elle questionne de moins en moins le modèle de développement productiviste en tant que tel, mais elle se concentre en revanche sur les limites de la souveraineté dans un monde globalisé et introduit la notion centrale de risque. Elle reste néanmoins confinée à la sphère diplomatique et ne conduit pas instantanément à une sécurisation de l’environnement. Celle-ci ne se produira qu’une fois la bipolarité disparue, et encore plus au milieu des années 2000, sous l’effet de la connexion des arguments invoquant l’urgence de la prévention environnementale et de la prévention antiterroriste.

Les travaux du sociologue Ulrich Beck sont sans doute centraux pour expliquer le changement de paradigme qui affecte l’environnement et qui va déboucher sur son (in)sécurisation. On peut même dire que loin de décrire un phénomène, Ulrich Beck va participer (bien involontairement) à sa construction. En effet, certains think tanks liés à la défense et plusieurs ouvrages d’approches critiques de la sécurité vont reprendre la teneur d’une réflexion sur la globalisation du risque environnemental planétaire mais en les infléchissant dans un sens sécuritaire bien particulier. Ils ne reprennent à Ulrich Beck que son idée d’un risque à probabilité faible mais dont les conséquences sont irréversibles, tout en évitant dans le même temps de citer sa réflexion globale sur une société moderne réflexive mettant en doute l’expertise et les structures politiques contemporaines d’un international continuant de penser comme radicalement séparée les communautés politiques et leurs Etats ; autrement dit, en évitant de discuter sa critique du nationalisme méthodologique et les solutions cosmopolites qu’il propose, dont un gouvernement fédéral européen en attendant l’avènement d’un gouvernement mondial (Beck 1999, 2000, 2008).

Reprenons brièvement son raisonnement. Une société du risque a émergé de la société industrielle. La société des années 1970-1980 ne peut plus fonctionner sur le modèle précédent du progrès continu dans lequel on avait externalisé les conséquences néfastes du développement sur les périphéries territoriales et leurs minorités. La mentalité de l’ingénieur selon laquelle les problèmes peuvent être réglés ultérieurement – à savoir quand ils se posent car le progrès technique le permettra – ne doit plus avoir cours. En effet, dans la société émergente qui se globalise, on voit que les conséquences néfastes du progrès et des politiques nationalistes exclusives reviennent au cœur des différentes sociétés via leur impact global, et ne peuvent plus porter uniquement sur les marges ; elles touchent aussi les plus privilégiés et leurs enfants. Le risque change alors de nature ; il n’est plus simplement une gestion assurantielle fondée sur un raisonnement statistique entre le risque encouru et sa distribution statistique d’occurrence. Il prend une dimension cumulative aux conséquences irréversibles qu’aucune « gestion intégrée, planifiée » ne peut contenir, qu’il s’agisse des risques de la pollution, des catastrophes industrielles ou nucléaires, des risques alimentaires, des menaces sur l’environnement planétaire, des atteintes à la santé, ou même, comme il le dira après 2001, des attentats terroristes (Beck 2002). Dès lors, dans une société du risque, la peur du futur, le malaise social deviennent sans doute les premiers moteurs de l’action politique, mais il est toujours possible de les conjurer par une approche réflexive supposant cosmopolitisme et négociation permanente.