L’environnement au prisme de l’écologie, du risque et de la catastrophe

Par Didier Bigo
Comment citer cet article
Didier Bigo, "L’environnement au prisme de l’écologie, du risque et de la catastrophe", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 24/11/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part4/l-environnement-au-prisme-de-l-ecologie-du-risque-et-de-la-catastrophe


Depuis les années 1980, la question de la dégradation de l’environnement planétaire et des potentiels effets négatifs d’une recherche de croissance industrielle fondée sur la compétitivité et l’exploitation intensive des ressources est sortie des bureaux du Massachusetts Institute of Technology (MIT) où l’on en discutait depuis les années 1970, pour finalement atteindre les sphères gouvernementales autres que celles discutant de l’industrie et de l’environnement, et en particulier celles de la défense et de la géostratégie.

A partir de ce moment, la question environnementale, qui n’était envisagée que sous l’angle des conflits entre Etats pour des ressources rares et en tant que facteur additionnel de risque de guerre, a changé de nature. Elle est devenue une préoccupation sécuritaire plutôt qu’une question de défense, et les stratèges ont dû s’interroger simultanément sur la notion de « risque planétaire » et sur l’idée de protection d’un « patrimoine commun de l’humanité ». La perspective a donc glissé vers l’idée de risque environnemental. Encore limitée aux think tanks et aux discussions universitaires, cette problématisation s’est propagée dans les cercles militaires traditionnels après les années 1990, s’imposant comme « la » question « neuve » du monde postbipolaire en voie de mondialisation, en lien avec la réflexion sur une société du risque global. Enfin, une nouvelle reformulation encore plus nette de la question environnementale s’est faite jour dans les années 2000, sous l’angle cette fois-ci de la catastrophe, et elle est entrée avec force dans les différents livres blancs ou les stratégies nationales de sécurité.

Il est important de rappeler que la question de l’écologie politique est concomitante de tout discours sur la croissance économique. Elle en est souvent la conscience critique, mais elle a aussi très souvent été marginalisée et présentée comme une opposition au progrès économique (la productivité et le développement) et social (le plein emploi). Le philosophe André Gorz a discuté en détail les implications de cet encadrement du débat qui oppose l’environnement à l’homme productif et qui transforme en menace tout changement écologique et social (Gorz 1980). La question d’une (in)sécurisation de l’environnement ne peut donc être présentée comme un phénomène récent (sur la notion d’(in)sécurisation, voir Bigo 2005). Que l’on remonte à l’invention de l’économie politique classique, en particulier avec Ricardo et Jean-Baptiste Say, ou que l’on estime que cette séparation « maladive » entre homme et nature s’institue dès Descartes, il semble qu’une certaine manière de penser le rapport de l’homme à son environnement matériel marque toujours les esprits et favorise l’idée de l’environnement naturel comme menace à la société humaine, même si des travaux plus récents tentent d’inverser la perspective (Dumont 1977 ; Serres 1992 ; Latour 1991 ; Bennett 2009).