L’environnement au prisme de l’écologie, du risque et de la catastrophe

Par Didier Bigo
Comment citer cet article
Didier Bigo, "L’environnement au prisme de l’écologie, du risque et de la catastrophe", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 21/03/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part4/l-environnement-au-prisme-de-l-ecologie-du-risque-et-de-la-catastrophe

Après la fin de la bipolarité, la Rand Corporation reprend les idées d’Ulrich Beck et les « traduit ». Elle fait ainsi partie des premiers think tanks à considérer explicitement la question environnementale du risque global planétaire comme question de sécurité. Elle interpelle les acteurs stratégiques – en particulier les militaires, mais pas uniquement, police et sécurité civile sont mobilisés – sur leur responsabilité en cas de crise majeure résultant non d’une lutte pour l’appropriation de ressources stratégiques (comme dans le cas des fleuves et des barrages transfrontaliers), mais d’une situation « globale » tenant au changement climatique (pour un récapitulatif, voir Hartmann 2010). Il s’agit dès lors de ne plus réfléchir dans le cadre des conflits générés par le contrôle de ressources matérielles et environnementales, ou d’analyser uniquement les conséquences aggravantes de la dégradation environnementale sur les conflits existants et/ou les migrations massives qui pourraient s’en suivre, mais de comprendre comment agir en commun face à des dommages environnementaux qu’aucun Etat, fut-il le plus puissant, ne pourrait à lui seul parer et maîtriser dans le futur. La présidence Clinton (1993-2001) et le vice-président Al Gore se feront les champions de ce raisonnement à la fin des années 1990. Tout comme les missions humanitaires, l’environnement rentre dans le cercle des préoccupations de la défense. Si les militaires et les autres agences de sécurité avaient été faiblement présents dans les débats jusqu’alors, on observe un certain changement dans les années 1990. Si l’on dresse la longue liste des réunions internationales consacrées à l’environnement et que l’on examine les groupes d’experts issus de différentes professions crées à cette époque, on constate que les militaires et stratèges, initialement peu nombreux, voient leurs effectifs gonfler au fur et à mesure que la terminologie de « risque environnemental », et non celle de « risque sur l’environnement ou causé à l’environnement », s’impose avec l’abandon de la relation au modèle de croissance productiviste et avec la montée d’un discours sur les scénarios catastrophes et la nécessaire résilience des populations (Aradau, Guerrero et Van Munster 2008).

C’est aussi au milieu des années 1990 que s’engage un débat universitaire sur la nécessaire sécurisation de l’environnement (voir la contribution de Lucile Maertens). Considérant les revendications environnementales des mouvements sociaux rappelant l’urgence d’une action en la matière ainsi que la situation d’exception créée par les retards accumulés entre la connaissance et la prise de décision, certains chercheurs prônent alors une « prise de conscience » accélérée de la nécessité de sécuriser consciemment l’environnement en le faisant monter dans l’agenda des priorité politiques par une série d’actes de langage (speech acts) jouant sur la situation exceptionnelle dans laquelle de trouve la planète (Buzan, Wæver et de Wilde 1997). Mais d’autres considèrent que cette stratégie de sécurisation par exagération de la menace et de son actualité débouche sur des résultats contre-productifs (Dalby 2002 ; Deudney 1990).

Cette approche de la question va être instrumentalisée pour justifier une politique de prévention des catastrophes amalgamant précaution, préemption, prédiction (et éventuellement première frappe s’il s’agit d’un ennemi humain), avec la mise en place d’une politique tous azimut de justification des politiques préventives de la « guerre contre la terreur ». Les rapports sur l’environnement comme problème de sécurité se multiplient aux Etats-Unis, en Australie, dans les pays européens et nordiques, et transforment la question de la responsabilité collective des humains à l’égard de leur environnement en une question bien différente : comment gérer les catastrophes, qu’elles soient terroristes ou naturelles ? Comment se « préparer » à ces catastrophes ? Comment amener les individus à se montrer « résilients » (c’est-à-dire à la fois résistants aux événements et obéissant aux autorités) ?

La question de l’environnement est cette fois-ci véritablement inscrite dans une perspective stratégico-militaire qui en change profondément le sens. L’environnement n’est plus du tout le lieu de vie des humains et ne relève plus de leur responsabilité lorsque leur mode de vie le met en péril ; il devient une menace, un risque, une catastrophe. Le discours sur l’Armageddon écologique relayé dans les médias depuis les années 1980 et dont se prévalent les activistes pour justifier leurs actions est brusquement repris par les gouvernements et les militaires pour justifier une série de pratiques coercitives relevant d’une démarche dite « préventive » où l’anticipation se fonde sur la suspicion et la prédiction plutôt que sur des évidences. Celle-ci suppose de surcroît, afin de pouvoir appliquer des modèles algorithmiques prétendument efficients, que le raisonnement global occulte la boucle de rétroactivité de l’intelligence humaine (connaissance de la surveillance) et que l’amalgame soit fait entre les risques environnementaux, où les responsabilités humaines sont au pire de négligence, et les attentats, où elles sont intentionnelles. L’environnement tend dès lors à devenir un « prétexte » plus qu’une réelle préoccupation. Il n’est plus qu’un cas parmi d’autres, relevant de la gestion des catastrophes. La mentalité de l’ingénieur a repris le dessus, si elle avait jamais disparue, mais l’ingénieur est devenu un détective, un policier, un militaire qui dit connaître le futur (Bigo 2014 ; Colonomos 2014).