L’environnement au prisme de l’écologie, du risque et de la catastrophe

Par Didier Bigo
Comment citer cet article
Didier Bigo, "L’environnement au prisme de l’écologie, du risque et de la catastrophe", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 19/06/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part4/l-environnement-au-prisme-de-l-ecologie-du-risque-et-de-la-catastrophe


Depuis les années 1980, la question de la dégradation de l’environnement planétaire et des potentiels effets négatifs d’une recherche de croissance industrielle fondée sur la compétitivité et l’exploitation intensive des ressources est sortie des bureaux du Massachusetts Institute of Technology (MIT) où l’on en discutait depuis les années 1970, pour finalement atteindre les sphères gouvernementales autres que celles discutant de l’industrie et de l’environnement, et en particulier celles de la défense et de la géostratégie.

A partir de ce moment, la question environnementale, qui n’était envisagée que sous l’angle des conflits entre Etats pour des ressources rares et en tant que facteur additionnel de risque de guerre, a changé de nature. Elle est devenue une préoccupation sécuritaire plutôt qu’une question de défense, et les stratèges ont dû s’interroger simultanément sur la notion de « risque planétaire » et sur l’idée de protection d’un « patrimoine commun de l’humanité ». La perspective a donc glissé vers l’idée de risque environnemental. Encore limitée aux think tanks et aux discussions universitaires, cette problématisation s’est propagée dans les cercles militaires traditionnels après les années 1990, s’imposant comme « la » question « neuve » du monde postbipolaire en voie de mondialisation, en lien avec la réflexion sur une société du risque global. Enfin, une nouvelle reformulation encore plus nette de la question environnementale s’est faite jour dans les années 2000, sous l’angle cette fois-ci de la catastrophe, et elle est entrée avec force dans les différents livres blancs ou les stratégies nationales de sécurité.

Il est important de rappeler que la question de l’écologie politique est concomitante de tout discours sur la croissance économique. Elle en est souvent la conscience critique, mais elle a aussi très souvent été marginalisée et présentée comme une opposition au progrès économique (la productivité et le développement) et social (le plein emploi). Le philosophe André Gorz a discuté en détail les implications de cet encadrement du débat qui oppose l’environnement à l’homme productif et qui transforme en menace tout changement écologique et social (Gorz 1980). La question d’une (in)sécurisation de l’environnement ne peut donc être présentée comme un phénomène récent (sur la notion d’(in)sécurisation, voir Bigo 2005). Que l’on remonte à l’invention de l’économie politique classique, en particulier avec Ricardo et Jean-Baptiste Say, ou que l’on estime que cette séparation « maladive » entre homme et nature s’institue dès Descartes, il semble qu’une certaine manière de penser le rapport de l’homme à son environnement matériel marque toujours les esprits et favorise l’idée de l’environnement naturel comme menace à la société humaine, même si des travaux plus récents tentent d’inverser la perspective (Dumont 1977 ; Serres 1992 ; Latour 1991 ; Bennett 2009).

Les limites de la croissance. Environnement et écologie politique : une première forme d’(in)sécurisation

Un des premiers moments médiatiques clés concernant l’irruption de la question environnementale comme question politique et sécuritaire fut sans doute la publication du rapport du Club de Rome sur les limites de la croissance (Meadows et al. 1972). Le rapport insistait sur la contradiction logique entre, d’une part, la finitude du monde et de ses ressources et, d’autre part, l’aspiration à une croissance économique en perpétuelle expansion, concluant contre le schumpétérisme ambiant que le progrès technologique ne pouvait à lui seul satisfaire cette expansion par démultiplication de la productivité. Le Club de Rome innova aussi en utilisant le modèle World3 qui simulait par ordinateur les interactions entre population, croissance industrielle et production alimentaire ainsi que les limites des écosystèmes de la terre. Il laissait voir, dès cette époque, l’impact des hommes sur leur environnement et les implications possibles sur le changement climatique. A sa suite, le débat se focalisa sur les futurs possibles et les meilleurs systèmes de prédiction scientifique autour de deux questions centrales significatives d’une bifurcation intellectuelle en matière de conception de la sécurité. La première approche se moulait dans la problématique traditionnelle des conflits environnementaux et des luttes autour des ressources rares (minerais spécifiques, pétrole, eau) et cherchait à comprendre en quoi la finitude de l’environnement mettait en cause la croissance économique et le progrès. Est-ce que ce fait obligeait à développer des stratégies de long terme en matière de sécurité nationale pour maintenir une prééminence sur les ressources stratégiques qui viendraient à manquer ? Une question jamais démentie depuis lors et qui continue traditionnellement à alimenter les revues sur les conflits liés aux minerais stratégiques, à l’eau ou, plus récemment, au changement climatique et à son influence sur les conflits. Dès lors, comme l’explique l’introduction du numéro spécial de la revue Climatic Change (Gemenne, Barnett, Adger et Dabelko 2014) et la contribution de Hsiang et Burke (2014) dans le même numéro,le changement climatique est problématisé comme multiplicateur de menace (threat multiplier). A cette problématique s’en ajoutait une autre, à la postérité tout aussi longue, concernant le développement d’un volet de stratégie de défense économique promouvant le progrès technique et les recherches de pointe dans les domaines énergétiques : pouvait-on, via l’automation, remédier à cet apparent épuisement et trouver d’autres sources d’énergie ? Comment l’investissement lourd de la défense dans des recherches à trente ou cinquante ans pouvait s’avérer déterminant ? Dans le même temps se faisait jour une autre approche inversant la question des relations entre nature et culture : en quoi l’homme, par la croissance économique, menaçait-il son propre environnement et menait-il à la destruction des générations futures sans y réfléchir vraiment ? Ne fallait-il pas dépasser la logique étatique et interétatique du monde westphalien pour prendre en compte les enjeux planétaires ?

Depuis 1972, la controverse sur les implications d’une économie productive sur un monde naturel fini et une organisation du monde social a eu tendance à s’intensifier. Plus particulièrement, on a vu se développer une panoplie technique de modèles de simulation visant à complexifier les scénarios du futur, à mieux penser la relation de l’homme à son environnement, mais aussi, et on le dit moins souvent, à tellement se spécialiser (en se restreignant par exemple au seul changement climatique et à ses conséquences en termes de sécurité) que la question globale de l’écologie politique en tant que modèle de civilisation alternatif à la croissance continue finissait par être écartée.

L’environnement comme risque environnemental : de l’écologie critique de la société marchande à la société du risque global

Avec un certain recul et compte tenu des recherches récentes, il semble que les grandes industries (en particulier pétrolière et nucléaire) tout comme les gouvernements des pays les plus industrialisés aient réussi à dénier toute dimension politique à la question de l’écologie, à la positionner comme ennemie de la croissance économique, donc du plein emploi, et dès lors du progrès matériel. Si ce discours a rencontré un certain succès hors de certains milieux intellectuels, il n’a guère été possible de freiner les diverses controverses scientifiques qui portaient sur des aspects précis liés aux sciences de la terre. C’est ainsi que le grand débat sur la couche d’ozone et sa dégradation a émergé au milieu d’autres débats sur la pollution marine et la mort de certains lacs et mers fermées, sur les conséquences négatives de l’industrie agroalimentaire pour la productivité des terres dans l’avenir et encore bien d’autres questions environnementales centrales. En lien avec la dégradation de la couche d’ozone résultant de l’activité humaine industrielle, la question du réchauffement planétaire – vite renommée changement climatique à la suite des modèles de simulation des courants marins et des effets locaux de refroidissement en cas de disparition du Gulf Stream – a alors pris le pas sur les autres grandes questions écologiques, jusqu’à paradoxalement minorer certaines d’entre elles. Concernant l’environnement, on sait que seule une infime minorité de scientifiques récusent aujourd’hui les implications à long terme de l’activité humaine sur le climat et que la majorité des scientifiques ne se demandent plus si les hommes sont responsables du changement climatique et de la dégradation de la couche d’ozone, même s’ils s’interrogent toujours sur la vitesse avec laquelle les conséquences irréversibles sur le climat vont se faire sentir. Il n’empêche que les climato-sceptiques continuent d’arpenter les médias. Cette situation n’est pas propre à l’environnement et l’impact des grandes compagnies de tabac sur les études de santé est éclairant à cet égard (cf. Le Monde, 21 mars 2014).

Comme le signale avec justesse Denis Duclos, les années 1980 sont centrales en ce qu’elles inaugurent alors un rapport à l’environnement bien plus angoissant qu’avant pour tous les citoyens de la planète dans la mesure où les présentations médiatiques ne cessent de les accabler de scénarios fondés sur « l’introduction de changements de grande amplitude, qu’ils soient diffus et progressifs (accumulation de molécules nouvelles dans la nature, pollution généralisée des nappes phréatiques par les nitrates, les pesticides et les métaux lourds), ou nettement catastrophiques : la déchirure de la couche d’ozone au pôle Sud qui annonce un rayonnement ultraviolet peut-être fatal à terme pour toute la biosphère (et qui serait due à l’action destructrice des chlorofluorocarbones), le dépérissement forestier attribué aux pluies acides, ou le réchauffement atmosphérique lié au gaz carbonique » (Duclos 2010 : 11).

Un sentiment de malaise, la peur d’un Armageddon écologique, inconnu dix ans plus tôt, vient alors renforcer l’idée d’une sécurisation nécessaire, d’autant que la manière dont les médias présentent ces dangers contrastent avec l’immobilisme des gouvernements nationaux et des instances internationales qui multiplient les réunions mais repoussent les décisions majeures ou ne respectent pas leurs engagements.

Beaucoup d’organisations non gouvernementales accusent alors les responsables d’entretenir la reproduction des structures économiques et politico-clientélaires contemporaines qui façonnent le devenir technique à coup de grands projets. Certaines ne résistent pas à la théorie d’un complot global, d’autres sont plus sensibles aux effets de cette politique de l’anxiété et aux jeux bureaucratiques ainsi qu’aux divers champs de connaissances qui se croisent dans cette prise en compte de l’environnement comme question de politique globale qu’aucun Etat ne peut résoudre seul. Des chercheurs, exaspérés par les immobilismes politiques et économiques, n’ont de cesse de lancer des alertes à l’adresse de ces mêmes décideurs en les conjurant d’agir de manière urgente compte tenu des déséquilibres en cascade dans les écosystèmes. Ces lanceurs d’alertes se multiplient sur différents sujets et des communautés regroupant scientifiques, activistes et journalistes voient le jour. Cette mobilisation d’un réseau croissant d’organisation en faveur de l’environnement à l’échelle mondiale oblige les gouvernements à redéfinir, au moins officiellement, leurs priorités, et à prôner la collaboration internationale (voir la contribution de Lucile Maertens). Dans les pays où les sociétés civiles sont assez fortes pour se faire entendre, les gouvernements reconnaissent qu’ils ont une responsabilité collective qui les oblige à changer leur manière de concevoir l’intérêt national en y intégrant les risques de long terme et en acceptant que le court terme national(iste) puisse être contre-productif. Mais de nombreux pays en voie de développement (Chine, Brésil, Inde, Afrique du Sud) y voient d’emblée une manière détournée de leur interdire l’accès au développement au nom de priorités globales environnementales (la couche d’ozone, l’amazone comme poumon de la planète, le changement climatique) « occidentalocentrées ». La controverse change de nature. Elle questionne de moins en moins le modèle de développement productiviste en tant que tel, mais elle se concentre en revanche sur les limites de la souveraineté dans un monde globalisé et introduit la notion centrale de risque. Elle reste néanmoins confinée à la sphère diplomatique et ne conduit pas instantanément à une sécurisation de l’environnement. Celle-ci ne se produira qu’une fois la bipolarité disparue, et encore plus au milieu des années 2000, sous l’effet de la connexion des arguments invoquant l’urgence de la prévention environnementale et de la prévention antiterroriste.

Les travaux du sociologue Ulrich Beck sont sans doute centraux pour expliquer le changement de paradigme qui affecte l’environnement et qui va déboucher sur son (in)sécurisation. On peut même dire que loin de décrire un phénomène, Ulrich Beck va participer (bien involontairement) à sa construction. En effet, certains think tanks liés à la défense et plusieurs ouvrages d’approches critiques de la sécurité vont reprendre la teneur d’une réflexion sur la globalisation du risque environnemental planétaire mais en les infléchissant dans un sens sécuritaire bien particulier. Ils ne reprennent à Ulrich Beck que son idée d’un risque à probabilité faible mais dont les conséquences sont irréversibles, tout en évitant dans le même temps de citer sa réflexion globale sur une société moderne réflexive mettant en doute l’expertise et les structures politiques contemporaines d’un international continuant de penser comme radicalement séparée les communautés politiques et leurs Etats ; autrement dit, en évitant de discuter sa critique du nationalisme méthodologique et les solutions cosmopolites qu’il propose, dont un gouvernement fédéral européen en attendant l’avènement d’un gouvernement mondial (Beck 1999, 2000, 2008).

Reprenons brièvement son raisonnement. Une société du risque a émergé de la société industrielle. La société des années 1970-1980 ne peut plus fonctionner sur le modèle précédent du progrès continu dans lequel on avait externalisé les conséquences néfastes du développement sur les périphéries territoriales et leurs minorités. La mentalité de l’ingénieur selon laquelle les problèmes peuvent être réglés ultérieurement – à savoir quand ils se posent car le progrès technique le permettra – ne doit plus avoir cours. En effet, dans la société émergente qui se globalise, on voit que les conséquences néfastes du progrès et des politiques nationalistes exclusives reviennent au cœur des différentes sociétés via leur impact global, et ne peuvent plus porter uniquement sur les marges ; elles touchent aussi les plus privilégiés et leurs enfants. Le risque change alors de nature ; il n’est plus simplement une gestion assurantielle fondée sur un raisonnement statistique entre le risque encouru et sa distribution statistique d’occurrence. Il prend une dimension cumulative aux conséquences irréversibles qu’aucune « gestion intégrée, planifiée » ne peut contenir, qu’il s’agisse des risques de la pollution, des catastrophes industrielles ou nucléaires, des risques alimentaires, des menaces sur l’environnement planétaire, des atteintes à la santé, ou même, comme il le dira après 2001, des attentats terroristes (Beck 2002). Dès lors, dans une société du risque, la peur du futur, le malaise social deviennent sans doute les premiers moteurs de l’action politique, mais il est toujours possible de les conjurer par une approche réflexive supposant cosmopolitisme et négociation permanente.

L’environnement : de la société du risque à la catastrophe future, la stratégie d’(in)sécurisation et ses effets

Après la fin de la bipolarité, la Rand Corporation reprend les idées d’Ulrich Beck et les « traduit ». Elle fait ainsi partie des premiers think tanks à considérer explicitement la question environnementale du risque global planétaire comme question de sécurité. Elle interpelle les acteurs stratégiques – en particulier les militaires, mais pas uniquement, police et sécurité civile sont mobilisés – sur leur responsabilité en cas de crise majeure résultant non d’une lutte pour l’appropriation de ressources stratégiques (comme dans le cas des fleuves et des barrages transfrontaliers), mais d’une situation « globale » tenant au changement climatique (pour un récapitulatif, voir Hartmann 2010). Il s’agit dès lors de ne plus réfléchir dans le cadre des conflits générés par le contrôle de ressources matérielles et environnementales, ou d’analyser uniquement les conséquences aggravantes de la dégradation environnementale sur les conflits existants et/ou les migrations massives qui pourraient s’en suivre, mais de comprendre comment agir en commun face à des dommages environnementaux qu’aucun Etat, fut-il le plus puissant, ne pourrait à lui seul parer et maîtriser dans le futur. La présidence Clinton (1993-2001) et le vice-président Al Gore se feront les champions de ce raisonnement à la fin des années 1990. Tout comme les missions humanitaires, l’environnement rentre dans le cercle des préoccupations de la défense. Si les militaires et les autres agences de sécurité avaient été faiblement présents dans les débats jusqu’alors, on observe un certain changement dans les années 1990. Si l’on dresse la longue liste des réunions internationales consacrées à l’environnement et que l’on examine les groupes d’experts issus de différentes professions crées à cette époque, on constate que les militaires et stratèges, initialement peu nombreux, voient leurs effectifs gonfler au fur et à mesure que la terminologie de « risque environnemental », et non celle de « risque sur l’environnement ou causé à l’environnement », s’impose avec l’abandon de la relation au modèle de croissance productiviste et avec la montée d’un discours sur les scénarios catastrophes et la nécessaire résilience des populations (Aradau, Guerrero et Van Munster 2008).

C’est aussi au milieu des années 1990 que s’engage un débat universitaire sur la nécessaire sécurisation de l’environnement (voir la contribution de Lucile Maertens). Considérant les revendications environnementales des mouvements sociaux rappelant l’urgence d’une action en la matière ainsi que la situation d’exception créée par les retards accumulés entre la connaissance et la prise de décision, certains chercheurs prônent alors une « prise de conscience » accélérée de la nécessité de sécuriser consciemment l’environnement en le faisant monter dans l’agenda des priorité politiques par une série d’actes de langage (speech acts) jouant sur la situation exceptionnelle dans laquelle de trouve la planète (Buzan, Wæver et de Wilde 1997). Mais d’autres considèrent que cette stratégie de sécurisation par exagération de la menace et de son actualité débouche sur des résultats contre-productifs (Dalby 2002 ; Deudney 1990).

Cette approche de la question va être instrumentalisée pour justifier une politique de prévention des catastrophes amalgamant précaution, préemption, prédiction (et éventuellement première frappe s’il s’agit d’un ennemi humain), avec la mise en place d’une politique tous azimut de justification des politiques préventives de la « guerre contre la terreur ». Les rapports sur l’environnement comme problème de sécurité se multiplient aux Etats-Unis, en Australie, dans les pays européens et nordiques, et transforment la question de la responsabilité collective des humains à l’égard de leur environnement en une question bien différente : comment gérer les catastrophes, qu’elles soient terroristes ou naturelles ? Comment se « préparer » à ces catastrophes ? Comment amener les individus à se montrer « résilients » (c’est-à-dire à la fois résistants aux événements et obéissant aux autorités) ?

La question de l’environnement est cette fois-ci véritablement inscrite dans une perspective stratégico-militaire qui en change profondément le sens. L’environnement n’est plus du tout le lieu de vie des humains et ne relève plus de leur responsabilité lorsque leur mode de vie le met en péril ; il devient une menace, un risque, une catastrophe. Le discours sur l’Armageddon écologique relayé dans les médias depuis les années 1980 et dont se prévalent les activistes pour justifier leurs actions est brusquement repris par les gouvernements et les militaires pour justifier une série de pratiques coercitives relevant d’une démarche dite « préventive » où l’anticipation se fonde sur la suspicion et la prédiction plutôt que sur des évidences. Celle-ci suppose de surcroît, afin de pouvoir appliquer des modèles algorithmiques prétendument efficients, que le raisonnement global occulte la boucle de rétroactivité de l’intelligence humaine (connaissance de la surveillance) et que l’amalgame soit fait entre les risques environnementaux, où les responsabilités humaines sont au pire de négligence, et les attentats, où elles sont intentionnelles. L’environnement tend dès lors à devenir un « prétexte » plus qu’une réelle préoccupation. Il n’est plus qu’un cas parmi d’autres, relevant de la gestion des catastrophes. La mentalité de l’ingénieur a repris le dessus, si elle avait jamais disparue, mais l’ingénieur est devenu un détective, un policier, un militaire qui dit connaître le futur (Bigo 2014 ; Colonomos 2014).

Réflexivité : peut-on sauver l’environnement de son encapsulation dans l’univers de la catastrophe et de la résilience ?

Bien sûr, il est problématique de généraliser trop rapidement et de réduire l’analyse à une seule tendance. Si les rapports contemporains produits par les armées occidentales ou latino-américaines témoignent d’une certaine propension à mêler environnement et catastrophe, une étude bien plus approfondie serait nécessaire pour en saisir toutes les implications. Par ailleurs, on voit bien en les parcourant qu’ils prennent souvent différentes directions et la référence générale à l’environnement masque parfois de profondes divergences d’appréciation. Dans certains rapports, y compris dans les plus récents, on continue à réfléchir en termes d’intérêts nationaux, de contrôle des ressources, et dans ce cas l’environnement n’est qu’une sous-variable de l’économie, voire de la guerre économique. Le raisonnement militaro-géopolitique classique a digéré l’environnement en en faisant une variable comme une autre. Dans d’autres rapports, on s’interroge avant tout sur la perte de souveraineté engendrée par une gestion partagée – parce qu’agissant à l’échelle globale – de l’environnement et on discute pour savoir si les Etats doivent ou non créer des instances spécifiques supranationales, s’en remettre à l’ONU, ou se méfier du discours cosmopolite de certains scientifiques, la dernière hypothèse devenant depuis le milieu des années 2000 la plus fréquente ; par exemple, Herman Kahn, physicien et analyste à la RAND Corporation, se recycla à la fin de sa vie comme futurologue défendant le progrès, le nationalisme et la souveraineté américaine dans ce domaine. Beaucoup de think tanks américains se méfient comme lui de « l’Al Gorisme » démocrate cosmopolitique, se félicitant de l’inversion « réaliste » engagée avec le président Obama. La création d’enceintes et de groupes de travail réunissant des professionnels de la sécurité et de la défense spécifiquement sur l’environnement se généralise et s’autonomise des négociations diplomatiques internationales. A l’échelle de l’OTAN, les réunions entre militaires spécialisés sur ces questions se mettent en place, souvent de façon informelle (comme par exemple à l’occasion des rencontres entre écoles militaires de différents pays). Les fonds de recherche pour une réflexion commune aux militaires, mais aussi aux policiers, aux sauveteurs, aux pompiers, aux organisations humanitaires d’urgence coulent à flot dès que le termes « résilience » et « preparedness » (même dans les textes français) sont utilisés. L’environnement est alors progressivement entraîné dans les filets d’une pensée de l’(in)sécurisation où l’on passe de l’ennemi humain aux risques naturels comme s’il s’agissait d’un continuum de menaces auquel on peut apporter les mêmes réponses organisationnelles et technologiques, et surtout auxquelles on peut appliquer un raisonnement préventif-prédictif. Dans ces divers cadres, on voit apparaître un certain discours commun sur la « compétence » professionnelle qui pour être plus discret n’en est pas moins plus puissant que celui sur le jeu de la catastrophe. Il peut s’énoncer ainsi : n’y aurait-il plus actuellement que les militaires et les stratèges pour penser la dégradation environnementale et ses conséquences catastrophiques au moment où les autres experts ne décident pas ? Ne sont-ils pas les seuls à pouvoir imposer une discipline et à protéger certaines personnes contre leur gré, mais pour leur bien, en procédant à l’évacuation des lieux touchés par des catastrophes ? C’est en tout cas ce que certains de ces professionnels pensent. Ils se voient comme ceux qui doivent trancher en dernier recours, même s’ils ne connaissent pas tous les détails techniques, car les scientifiques et les hommes politiques ne le font pas, et les citoyens sont parfois bien « inconscients ». Ils raisonnent alors selon un modèle de séparation drastique entre raison objective et motifs du sujet qui les amènent à se penser comme les seuls acteurs rationnels, comme les seuls capables d’augmenter la résilience des populations au risque (pour une critique de cette séparation, voir deux auteurs au style bien différent mais qui se rejoignent sur la mise en évidence du problème : Duclos 2010 ; Latour 1996). Il leur suffit de se substituer aux experts civils, d’utiliser leur savoir-faire communicationnel issu des opérations psychologiques (Psy-Ops), mais pour le bien des populations, et de proposer des collaborations internationales qu’ils pilotent, mais en parvenant à convaincre le secteur privé industriel d’y participer.

Ces tendances sont heureusement combattues dans les enceintes hors OTAN et dans les endroits où les pays nordiques et l’Union européenne ont une spécificité forte. On y insiste au contraire sur le nécessaire équilibre entre réflexion managériale sur la préparation et connaissance précise des enjeux, avec une remontée réflexive sur les causes majeures de ces transformations environnementales. On essaie de reconnecter la question du modèle économique à l’œuvre, ses dérèglements et les conséquences planétaires des égoïsmes nationaux sans essayer de préparer les citoyens à s’y adapter, mais au contraire en suggérant des modèles alternatifs. La terminologie de sécurité sociétale a été utilisé par les différents pays nordiques dans ce contexte alternatif, refusant le discours anglo-américain de la résilience portant en lieu les germes d’une protection des populations qui les étouffe, et le discours du laissez-faire libéral qui renvoie à l’indifférence et au jeu du marché. On peut donc dire qu’il existe une nouvelle bifurcation possible, soit un modèle qui ne pense plus l’environnement que sous l’angle de la catastrophe à éviter ; une sorte de modèle « Toutatis », du nom du dieu gaulois, ou alors une réflexion qui renoue avec celle des années 1970 et dans laquelle on prendra en compte les questions environnementales globales au sein des grandes institutions de sécurité occidentales via la création de groupes mixtes de responsables militaires et de scientifiques (y compris de sciences sociales et historiques). Mais pour l’instant, il est clair que ces dernières initiatives ne sont pas relayées dans les stratégies nationales de sécurité et les livres blancs (fussent-ils en préparation).

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