La frontière inter-coréenne, par-delà la guerre froide

Par Justine Guichard
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Justine Guichard, "La frontière inter-coréenne, par-delà la guerre froide ", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 26/06/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part3/la-frontiere-inter-coreenne-par-dela-la-guerre-froide

La division coréenne est souvent considérée comme le dernier vestige de la guerre froide, perpétuant la séparation d’un même peuple en deux États, la République populaire démocratique de Corée au nord, et la République de Corée au sud. La partition est antérieure à la création de ces pays en 1948 : elle a été imposée, dès la défaite du Japon, en août 1945, par les deux grands vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis et l’Union soviétique. La question du sort de la Corée, colonie japonaise depuis 1910, avait été préalablement évoquée lors de la Conférence du Caire en 1943 qui a décidé la « mise sous tutelle » du pays jusqu’à ce que celui-ci recouvre, « en temps voulu », son indépendance. La séparation et l’occupation de la péninsule coréenne qui se mettent en place dès août-septembre 1945 avaient donc vocation à être temporaires. Si la rivalité entre les deux blocs a indéniablement contribué à l’enracinement et au maintien de la division, cette dernière lui survit cependant depuis déjà vingt ans. Elle a donc aussi été structurée par des forces et des logiques qui, sans être étrangères à la guerre froide, la dépassaient et continuent aujourd’hui de s’exercer.  

Par-delà la guerre froide dans la chronologie et l’analyse

La frontière qui sépare la République populaire démocratique de Corée (Corée du Nord) et la République de Corée (Corée du Sud) consiste en une bande de terre de 239 km de long et 4 m de large serpentant de part et d’autre du 38e parallèle. Elle correspond à la ligne de cessez-le-feu fixée le 27 juillet 1953 à l’issue de la guerre de Corée (1950-1953), théâtre pionnier du conflit est-ouest dont il est considéré comme la première « guerre chaude ». Ironiquement baptisée la DMZ  (Demilitarized Zone), la frontière coréenne s’apparente à un champ de mines le long duquel se font face, en permanence, deux armées techniquement en état de guerre puisque aucun traité de paix n’a soldé le conflit inter-coréen. Elle appartient donc à la catégorie géopolitique des frontières chaudes.

Si la division coréenne n’a pas été emportée par la fin de la guerre froide, c’est bien que les dynamiques qui la sous-tendent et la maintiennent ne correspondent plus aux logiques de l’affrontement entre les deux blocs. Certes, le rôle de ce conflit a été structurant dans la genèse comme dans la perpétuation de la division, mais la rivalité est-ouest ne rend pas compte de la complexité de cette frontière au regard de l’histoire politique et sociale de la péninsule d’une part et au regard des dynamiques propres à l’ordre régional auquel elle participe d’autre part. La partition a bien représenté un artefact imposé au peuple coréen, mais des logiques de division internes sont très vite venues s’y greffer, contribuant à l’enraciner, ce qui explique sa survivance. La frontière entre les deux Corées recouvre également des clivages liés à la scène régionale de l’Asie du nord-est.

Comprendre la frontière coréenne revient donc à s’aventurer par-delà la guerre froide: chronologiquement bien sûr, car vingt ans après la chute du bloc soviétique et la fin de la rivalité de Moscou et de Washington, la frontière demeure ; du point de vue de l’analyse ensuite, afin de restituer le rôle des acteurs de premier plan que sont les deux Corées elles-mêmes et les autres puissances d’un ordre régional désormais multipolaire (États-Unis, Chine, Japon, Russie).

Les origines de la frontière coréenne

La division de la Corée a été décrétée par des forces extérieures, puis pérennisée par l’action convergente des dynamiques de la guerre froide et de facteurs internes à la péninsule. La naissance de la frontière coréenne s’est opérée en au moins trois temps :

- 1945 : occupation conjointe de la péninsule par les États-Unis et l’Union soviétique ;
- 1948 : création de deux États indépendants, la République populaire démocratique de Corée soutenue par Moscou, au nord, et la République de Corée alliée de Washington, au sud, chacun des deux régimes revendiquant sa souveraineté sur l’ensemble du territoire coréen ;
- 1953 : fin de la guerre de Corée (sans signature de traité de paix) et maintien de la division.

De la division temporaire à l’émergence de deux États séparés

La frontière inter-coréenne est une construction imposée en 1945 par les États-Unis qui, à leur propre surprise, obtiennent à la veille de la capitulation du Japon (15 août 1945) l’accord de l’Union soviétique, pour une occupation conjointe de la péninsule. Conçue pour être provisoire, la frontière établie à la fin de la guerre et délimitant les deux zones d’occupation épousait le tracé linéaire du 38e parallèle. Sa mise en place est une négation entière de la volonté du peuple coréen. Jamais consulté, celui-ci s’était organisé parallèlement en un Comité pour la préparation de l’indépendance, localement représenté par des comités populaires, lesquels seront reconnus par l’Union soviétique mais pas par les États-Unis. Bien que la division ait eu vocation à être temporaire, elle est scellée dans les premiers mois de l’occupation, à mesure que s’ébauchent de part et d’autre de la frontière deux régimes encore en devenir mais déjà politiquement et idéologiquement distincts. Au nord, le soutien de Moscou permet l’usurpation du pouvoir par les communistes coréens rassemblés autour de Kim Il Sung, l’épuration de l’ancienne administration coloniale et la mise en oeuvre d’une réforme agraire (deux mesures très populaires). Au sud se met en place une coalition autour des conservateurs menés par Syngman Rhee rassemblant des nationalistes de droite, des propriétaires fonciers et des hommes d’affaires, parmi lesquels de nombreux anciens collaborateurs de l’appareil colonial. Celle-ci souffre d’un grave déficit de légitimité dans le climat social révolutionnaire des lendemains de la guerre. La frontière est alors encore poreuse et traversée par d’importants mouvements de population à mesure que les individus menacés au nord (anciens fonctionnaires, entrepreneurs enrichis, etc.) fuient vers le sud et vice versa, compte tenu des politiques antagonistes qui sont déployées dans chacune des deux zones d’occupation.

À leur arrivée dans la péninsule coréenne, Américains et Soviétiques rencontrent des forces prêtes à se mobiliser pour l’un ou de l’autre pôle. En effet, la Corée connaît désordre et effervescence à la fin de la guerre. Politiquement, de nombreuses factions surgissent, souvent issues des divers mouvements d’indépendance, dont l’éventail comprend aussi bien des forces communistes, elles-mêmes éparses selon le lieu d'où elles sont issues  (Russie, Chine ou Corée), que des nationalistes conservateurs. Socialement, le pays est en proie aux intenses conflits de classes qu’ont exacerbés les transformations de la période coloniale. Ainsi, les paysans convertis en ouvriers par l’économie de guerre du Japon et envoyés dans ses mines de Mandchourie rentrent en Corée pour s’y découvrir privés de terres au profit de grands propriétaires (d’où la popularité de la réforme agraire). Convergent ainsi deux mouvements qui se renforcent mutuellement, l’un propre aux dynamiques internationales et à l’amorce de la guerre froide, l’autre lié à la scène coréenne et à ses déchirements internes.
Sans renoncer à l’unification par la promesse d’élections communes sous l’égide des Nations unies, l’occupation conjointe américaine et soviétique approfondit toutefois la division. Face au refus de l’Union soviétique d’organiser des élections communes à l’ensemble de la péninsule - l’URSS bloque l’entrée de la Commission temporaire des Nations unies pour la Corée (UNTCOK) chargée de superviser les élections générales -, ces dernières ont lieu dans la seule partie du territoire sous administration américaine en mai 1948. Elles donneront naissance le 15 août 1948 à la République de Corée. En réponse, le Nord se proclame République populaire démocratique de Corée le 3 septembre 1948. En 1949, les forces d’occupation finissent de se retirer. Dès lors, les incidents se multiplient le long de la frontière coréenne qu’aucune des deux Corées n’est décidée à accepter.

La guerre de Corée (1950-1953) : à la fois guerre civile et théâtre de la guerre froide

Il est désormais établi que, le 25 juin 1953, les troupes nord-coréennes ont franchi le 38e parallèle et envahi la Corée du Sud, conquérant la quasi-totalité du territoire en quelques semaines et contraignant les États-Unis à réagir. Ceux-ci sollicitent l’intervention des Nations unies qu’ils obtiennent à la faveur de la vacance du siège soviétique au Conseil de sécurité, Moscou protestant contre l’attribution du siège permanent chinois à la République de Chine (Taiwan), et non à la République populaire de Chine (RPC). L’intervention militaire menée par le général Douglas MacArthur et le double débarquement de septembre 1950 à Pusan et Inch’ŏn permettent de repousser l’armée nord-coréenne au-delà du 38e parallèle. Mais la contre-offensive américaine, menée sous l’égide de l’ONU, se heurte à l’opposition militaire de la Chine en atteignant le Yalu, fleuve matérialisant la frontière entre la Corée du Nord et le régime de Pékin. La contre-attaque chinoise entraîne le repli de l’armée de coalition au-dessous du 38e parallèle. Contrairement à l’idée selon laquelle la volonté d’envahir la RPC et d’utiliser contre elle l’arme atomique aurait été une lubie du seul général MacArthur, d’intenses débats ont alors ébranlé l’administration américaine avant que ne triomphe la voie du repli face à la menace chinoise.

La guerre de Corée peut donc être militairement décrite comme une guerre de mouvement ayant balayé, à plusieurs reprises, l’ensemble du territoire en 1950-1951, suivie d’une phase qui s’apparente à une guerre de position plus ou moins stabilisée le long de l’actuelle frontière, redessinée au gré des percées de l’un ou l’autre des belligérants. Elle a été une guerre civile avant de s’internationaliser. Non seulement le rôle des acteurs coréens eux-mêmes y est important mais l’intervention chinoise illustre la complexité des logiques de la guerre froide dans la région. La partition entre les deux Corées a été durablement inscrite dans l’espace coréen par ce conflit, extrêmement meurtrier (trois millions de victimes, dont deux tiers de civils). Elle s’est traduite par la séparation d’environ dix millions de Coréens d’une partie de leur famille et la pérennisation de la division d’un peuple ayant en partage près de 1 300 ans d’histoire. La guerre entre les deux Corées représente à la fois le premier théâtre d’opérations de la guerre froide et une de ces acmés, dont les enseignements imprégneront les développements futurs de l’affrontement entre les deux blocs.

L’inertie

Les décennies qui suivent ont été marquées par la faiblesse des contacts diplomatiques entre les deux Corées et leur reconstruction respective. Le Nord et ses infrastructures industrielles avait été lourdement bombardé pendant la guerre tandis que le Sud agricole représentait en 1960 l’un des États les plus pauvres de la planète. Dans un contexte de détente entre l’URSS et les États-Unis et de rapprochement de ces derniers avec la Chine, un projet inter-coréen de réunion des familles divisées naît en 1971 sous l’égide de la Croix-Rouge. Il conduit à la déclaration commune du 4 juillet 1972 par laquelle les deux États expriment leur volonté d’une réunification pacifique sans ingérence étrangère. Mais leurs relations se détériorent au cours des années 1980, rythmées par une série d’attentats nord-coréens (en 1983 à Rangoon contre le président sud-coréen Chun Doo Hwan, en 1987 contre le vol KAL 858 de la compagnie de Corée du Sud, Korean Air) conduisant les États-Unis à inscrire Pyongyang sur la liste des régimes soutenant le terrorisme. Ce n’est qu’à la fin de la guerre froide que des changements apparaissent, sources à la fois de rapprochements et de nouvelles tensions.

Chronologie des principaux événements depuis 1972



4 juillet 1972 : communiqué conjoint des deux Corées pour engager un dialogue vers la réunification qui sera suspendu l’année suivante.

13 décembre 1991 : Basic Agreement entre les deux Corées sur la réconciliation, la non-agression, les échanges et la coopération.

20 janvier 1992 : déclaration commune des deux Corées sur la dénucléarisation de la péninsule.

21 octobre 1994 : accord de Genève (Agreed Framework) entre les États-Unis et la Corée du Nord qui s’engage à geler son programme nucléaire contre des garanties de sécurité et la fourniture de deux centrales à eau légère et de 500 000 tonnes de fioul.

31 août 1998 : tir par la Corée du Nord d’un missile de longue portée (Taepodong 1).

15 juin 2000 : premier sommet inter-coréen.

29 janvier 2002 : discours de George W. Bush sur l’« axe du mal » (Irak, Iran, Corée du Nord).

10 janvier 2003 : retrait de la Corée du Nord du traité de non-prolifération nucléaire (TNP) dont Pyongyang était signataire depuis le 12 décembre 1985.

Du 27 août 2003 au 29 août 2003 : premiers pourparlers à six (les deux Corées, les États-Unis, la Chine, le Japon et la Russie).

4 juillet /2006 : tir par la Corée du Nord d’un nouveau missile de longue portée (Taepodong 2).

9 octobre 2006 : premier essai nucléaire de la Corée du Nord.

Du 2 octobre 2007 au 04 octobre 2007 : deuxième sommet inter-coréen.

31 janvier 2009 : La Corée du Nord annonce mettre fin à tous les accords passés avec la Corée du Sud, dont le pacte de non-agression de 1991.

25 mai 2009 : la Corée du Nord affirme avoir réalisé avec succès un nouvel essai nucléaire.

26 mai 2009 : naufrage d’une corvette sud-coréenne dans lequel quarante-six marins sud-coréens trouvent la mort. Séoul soupçonne la Corée du Nord d’être à l’origine de l’incident.

La frontière coréenne et les recompositions de l’après-guerre froide : nouvelles interactions et nouvelles ruptures

Un ordre régional multipolaire

La fin de la rivalité est-ouest a permis l’émergence d’un ordre régional multipolaire, inauguré par l’établissement de relations diplomatiques entre la Corée du Sud et la Russie d’une part (1991) et la Corée du Sud et la République populaire de Chine d’autre part (1992). Paradoxalement, ce nouvel ordre régional compose un équilibre qui contribue à maintenir la fracture inter-coréenne issue de la guerre froide tout en modifiant les problématiques géopolitiques. La partition perdure en raison de la convergence des intérêts pour le statu quo, notamment ceux de la Chine et du Japon, hostiles à l’émergence d’une nouvelle puissance régionale, mais aussi ceux de la Corée du Sud et des États-Unis, pour lesquels la paix et la stabilité, donc la réconciliation, constituent un objectif plus réaliste et désirable à court et moyen termes que la réunification. Quant à la Corée du Nord, la survie de son régime constitue bien évidemment sa principale préoccupation.

La fin de la guerre froide a également coïncidé avec des changements diplomatiques importants entre les deux Corées, admises séparément à l’ONU en 1991 et signataires, la même année, d’un accord de réconciliation, de non-agression et de coopération. La politique d’engagement de Séoul, amorcée par le président Roh Tae Woo (1987-1992) dès 1988, a surtout culminé sous le mandat de Kim Dae Jung (1997-2002), dont la Sunshine Policy a abouti au sommet inter-coréen de l’été 2000 à Pyongyang (un second sommet s’est tenu en octobre 2007 sous la présidence de Roh Moo Hyun). Ces transformations ont amené certains spécialistes à adopter une approche en termes d'interfaces pour mieux rendre compte des nouveaux échanges liant les deux Corées. Ils sont notamment symbolisés par l’ouverture d’un site touristique au Mont Kŭmgang et par le complexe industriel de Kaesŏng, tous deux situés en Corée du Nord. Leur fonctionnement est suspendu depuis 2008 à la suite de la détérioration des relations inter-coréennes provoquée par l’élection au Sud du président conservateur Lee Myung Bak et l’abandon de la politique d’ouverture de ses prédécesseurs. Irrésolu, le tracé des frontières maritimes entre les deux pays contribue également à l’irruption sporadique de graves tensions dans la péninsule, dont le torpillage d’une corvette sud-coréenne en mars 2010 est l’illustration la plus récente.

Parallèlement, certaines divergences de part et d’autre de la frontière se sont aussi accentuées. Les institutions des deux États sont plus que jamais opposées : démocratiques en Corée du Sud depuis la transition amorcée en 1987 et parmi les plus autoritaires de la planète en Corée du Nord. La division recouvre également une frontière économique, non seulement entre deux systèmes mais entre deux niveaux de développement séparé par un écart qui ne cesse de s’accentuer. L’économie sud-coréenne a décollé à partir des années 1960-1970 tandis que celle de la Corée du Nord s’est effondrée au fil des années 1980, confrontant sa population à une famine qui aurait ravi près d’un million de vies dans les années 1995-1996. Tandis que la République populaire de Corée du Nord cherche à monnayer sa capacité de nuisance contre sa survie, la Corée du Sud, sans avoir officiellement renoncé à la réunification pacifique de la péninsule, en redoute la perspective, et notamment le coût lié aux immenses disparités entre les deux pays. Un fait ne contribue pas à apaiser les craintes de Séoul : l’inégalité du niveau de développement est beaucoup plus important entre les deux Corées qu’ils ne l’étaient entre les deux Allemagnes avant 1990, leur rapport démographique étant au contraire plus équilibré. Ainsi, on comptait quatre Allemands de l’Ouest pour un Allemand de l’Est en 1989 contre deux Sud-Coréens pour un Nord-Coréen aujourd’hui. La population s’élève à environ 23 millions au Nord pour 48 millions d’habitants.

Une situation complexifiée par la question nucléaire

La question nucléaire constitue une autre donnée majeure de l’après-guerre froide dans la péninsule. Ses principaux rebondissements ont eu lieu depuis le début de la décennie 1990 et la confirmation des ambitions nucléaires de Pyongyang. La résolution de ce problème lié au nucléaire constitue la priorité des États-Unis alors dont toutes les politiques - de l’engagement (sous l’administration Clinton) à la fermeté (entre 2002 et 2007 sous l’administration Bush) -ont échoué. L’accord bilatéral de Genève conclu en 1994 après la première crise nucléaire de 1993-1994 n’a pas fait renoncer la Corée du Nord à son programme d’enrichissement, tandis que l’essai de 2006 par lequel le régime de Pyongyang est devenu la neuvième puissance nucléaire mondiale (réalité confirmée par l’explosion d’une nouvelle bombe en 2009), a révélé l’inanité du durcissement de Washington consécutif au 11 septembre 2001. L’espoir d’une dégénérescence du régime à la mort de Kim Il Sung en juillet 1994 a lui aussi été déçu.

L’architecture des pourparlers à six, un format de négociations établi en 2003 qui associe aux deux Corées les États-Unis, la Chine, le Japon et la Russie, est une illustration du jeu multipartite et des influences contradictoires dans lesquelles a toujours été engagée la péninsule. Une décennie après la guerre froide, la montée en puissance de la Chine, unique alliée de Pyongyang, constitue un nouveau facteur dont le rôle demeure à l’heure actuelle ambigu. Ainsi, les deux essais nucléaires réalisés par la Corée du Nord en 2006 et 2009 ont conduit la Chine à se joindre au concert des condamnations internationales et à réclamer des sanctions. Celle-ci continue néanmoins à ménager ses relations avec Pyongyang, espérant notamment accroître son emprise sur le régime dans un contexte de nouvelle succession du pouvoir et de préparation de l’après-Kim Jong Il. Pékin est considéré comme la puissance qui dispose du plus sérieux levier de pression sur Pyongyang compte tenu de la dépendance économique du régime nord-coréen à son égard (80% de ses biens de consommation et 40% de ses ressources alimentaires sont fournis par la Chine).

Depuis la guerre de Corée et en conformité avec la politique des zones tampons qui est historiquement la sienne, Pékin tient pour inconcevable une réunification qui exposerait ses flancs à la présence de l’armée américaine, dont 28 000 soldats sont encore stationnés en Corée du Sud. À l’image de la République populaire de Chine, le Japon, se montre inquiet des éventuelles conséquences de l’implosion du régime nord-coréen pour l’équilibre des forces régionales, même si le pays aurait beaucoup à gagner de la pacification de la péninsule. Aux tensions entre la Corée du Nord et le Japon (notamment autour de la question du rapatriement des pêcheurs japonais kidnappés par Pyong Yang) s’ajoutent les heurts récurrents qui altèrent les relations entre Tokyo et Séoul autour de la question des « excuses » japonaises, la querelle des manuels scolaires ou la dispute sur la souveraineté territoriale des îles Tokdo/Takeshima. La question coréenne comporte d’ailleurs une dimension nationale pour le Japon comme pour la Chine en vertu de l’importante minorité coréenne que ces deux pays abritent. De surcroît, aucun des deux régimes ne souhaite être confronté à un afflux de réfugiés au cas où le régime de Pyongyang disparaîtrait. La Russie apparaît finalement comme la moins hostile à une réunification pacifique et progressive qui ferait contrepoids à ses voisins japonais et chinois mais, de tous les acteurs en présence, elle est toutefois le plus marginalisé par la fin de la guerre froide, preuve des reconfigurations majeures entraînées par cette dernière.

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