Cyberespace et Internet : un réseau sans frontières ?

Par Alix DESFORGES
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Alix DESFORGES, "Cyberespace et Internet : un réseau sans frontières ?", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 26/06/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/cyberespace-et-internet-un-reseau-sans-frontieres-?page=show

« Vous avez changé la notion d'espace car Internet non seulement abolit la distance qui sépare les hommes mais il ouvre un monde virtuel qui est par définition sans limites » déclarait Nicolas Sarkozy, président de la République française, aux acteurs de l’Internet lors de l’e-G8 Forum organisé à Paris en mai 2011. L’image d’un Internet sans frontières, constitutif d’un autre monde – un cyberespace –, est très usuelle.
Il n’existe pas de définition consensuelle et officielle de ce cyberespace. Souvent utilisé comme synonyme d’Internet, celui-ci apparait pourtant comme plus englobant, plus virtuel et plus vivant à la fois. Le terme est né au début des années 1980 sous la plume du romancier de science-fiction William Gibson qui parle d’une « hallucination consensuelle vécue quotidiennement par des dizaines de millions d’opérateurs dans tous les pays » (Gibson, 1984). Dans le langage courant, le cyberespace a pris un autre sens. L’encyclopédie Larousse le définit comme un : « réseau télématique international, qui résulte de l'interconnexion des ordinateurs du monde entier utilisant un protocole commun d'échanges de données (baptisé IP pour Internet Protocol et spécifié par l'Internet Society, ou ISOC) afin de dialoguer entre eux via les lignes de télécommunication (lignes téléphoniques, liaisons numériques, câbles) ».
L’interconnexion des réseaux est permise par l’Internet dans lequel le cyberespace trouve son fondement. Perçu comme un territoire, le terme est porteur d’une utopie qui participe à son processus de territorialisation. Liberté de circulation de l’information, transparence, partage, démocratie, égalité, pacification du monde et progrès sont quelques-uns des éléments de cette utopie du cyberespace, qui participent à la construction de sa représentation territoriale (Flichy, 2001). Pour autant, le cyberespace et l’Internet dont il résulte constituent-ils une négation des frontières des Etats et de toute géographie ?

 

Le cyberespace est-il un territoire ?

La plupart des représentations qui ont conduit à une perception territorialisée du cyberespace remontent à la naissance de l’Internet et à ses précurseurs que sont ARPAnet, MILnet et NSFnet. Ce processus est concomitant à l’émergence d’une utopie autour de l’Internet considéré comme un espace virtuel et anonyme, de libertés et de partage notamment au sein du mouvement New Age et de la contre-culture américaine. Profondément marquée par l’esprit du premier amendement de la Constitution américaine, cette utopie est renforcée par les bénéfices associés aux réseaux de communication (moteur du changement social et du progrès) depuis la mise en place des premiers d’entre eux au XVIIIe siècle (Musso, 2003). Le vocabulaire du cyberespace comprend d’ailleurs de nombreuses références géographiques. On navigue sur le web, les flux d’informations transitent par des portails, des passerelles, des canaux ou des ports…
Les chercheurs et les militaires qui ont participé à l’élaboration et la mise en place du réseau ont également participé à la construction de la représentation du cyberespace sous la forme d’un véritable territoire qui possèderait ses propres règles et codes de conduite. Cette représentation territoriale a été popularisée tout au long des années 1980 et 1990 par de nombreux acteurs parmi lesquels Wired, magazine créé en 1993 et fondé sur les recherches de Marshall McLuhan et de son « village planétaire », ou encore l’Electronic Frontier Foundation (EFF), créée en 1990 et important lobby pour la défense des « libertés dans le monde digital » aux Etats-Unis. Ces deux entités participent à la diffusion de principes et codes de conduite qu’elles aimeraient voir appliqués au cyberespace à l’instar des territoires traditionnels. Libertaires et férues de technologie, elles vantent un cyberespace libre où l’information circule en toute transparence et croient en l’avènement d’une nouvelle société, celle de l’information. John Perry Barlow, cofondateur de l’EFF a rédigé en 1996 une Déclaration d’indépendance du cyberespace qui consacre la liberté d’expression comme son principe fondateur. Le mouvement des Anonymous l’ont reprise et modifiée pour dénoncer des textes SOPA et ACTA sur le respect des droits d’auteur en ligne qu’ils jugent contraires à la liberté d’expression.
Le cyberespace se fonde sur l’interconnexion des réseaux qui forment l’Internet qui, lui, possède un réel ancrage physique. L’ensemble de câbles, modems, routeurs, serveurs qui le constituent sont parfaitement localisables et cartographiables. Les frontières des Etats et la géographie conservent ici toute leur signification et leur importance. Les différents éléments qui composent l’infrastructure relèvent tous de juridictions précises en cas de litiges et leur aménagement doit composer avec la géographie terrestre.
Si le cyberespace ne constitue pas un territoire dans le sens physique du terme, une « étendue sur laquelle vit un groupe humain » (Lacoste, 2003), une partie de ses acteurs le considère comme tel. Ils le perçoivent et l’imaginent « comme leur propriété collective » (Lacoste, 2003). Le cyberespace possède néanmoins une dimension territoriale tangible, celle-ci recouvre en fait l’infrastructure du réseau Internet qui le constitue.

 

Des frontières disputées

Réseau et souveraineté numérique

La question de la gouvernance de l'Internet est un véritable enjeu pour les Etats. L'ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers), organisation de droit privé à but non lucratif, qui, malgré les ouvertures, reste sous l'influence des Etats-Unis, est l'acteur principal de la gouvernance de l'Internet. Le mode de fonctionnement de ce dernier lui vaut d’être qualifié de territoire sans frontières. Or aucun Etat ne peut prétendre le gérer dans sa totalité. Pour communiquer entre eux, les ordinateurs du monde entier ont besoin de parler le même langage ; modifier les paramètres de communication revient à fractionner le réseau, à en créer de nouveau. Certains experts évoquent alors un risque de balkanisation de l'Internet. Des Internets parallèles pourraient en effet être créés ; plusieurs pays, dont la Chine, ont évoqué cette possibilité. Jusqu’ici, aucun ne l’a concrétisée.
Mais les Etats ne sont pas les seuls à vouloir contrôler le réseau. Des acteurs individuels, imprégnés de l’utopie du cyberespace, proposent également aujourd’hui la création d’Internets parallèles. L’initiative Commotion portée par Sascha Meinrath en est un exemple. L’objectif est de créer un réseau qui reposerait uniquement sur les fréquences Wi-Fi, créant un nouveau réseau théoriquement « hors de tout contrôle ».
Si les Etats tentent d’imposer un certain contrôle sur les informations qui circulent sur le réseau, c'est parce que celui-ci est vu comme un vecteur de menaces, pour les Etats, dans l'exercice de leur souveraineté et la gestion de leur population. Des mouvements sociaux peuvent en effet aisément trouver un prolongement sur l’Internet comme on l’a constaté à l’occasion du printemps arabe mais également du mouvement des Indignés et d’Occupy Wall Street. Le réseau ne créé que peu de nouvelles conflictualités, il constitue davantage une dimension supplémentaire aux conflits déjà existants.
Le réseau peut également constituer une menace pour une partie de la population d’un pays dont il peut menacer les intérêts et les droits (sites pédophiles mais aussi de téléchargement illégal ou encore gérés par des terroristes).

Des frontières toujours pertinentes

Si la structure même du réseau rend tout contrôle étatique difficile, son architecture peut être modifiée. Dans certains contextes, elle facilite les volontés de contrôle par les Etats. Par exemple, dans les pays où le réseau est peu développé, le contrôle des flux d'informations est plus aisé car le nombre de nœuds à surveiller est faible.
Certains Etats comme la Chine ont rapidement repensé l’architecture et mis en place un réseau aisément contrôlable. L’expression de « grande muraille du net » désigne la censure qu’exercent les autorités de Pékin sur l’Internet. Le contrôle que l’Etat chinois exerce sur l’Internet institue en quelque sorte des frontières au sein du cyberespace. En février 2012, alors que des élections législatives sont prévues pour le mois suivant, l'Iran s’est appuyé sur l'architecture du réseau pour renforcer ses capacités de surveillance de l’Internet dans le pays. En bloquant l’usage d’un protocole sécurisé, l’Etat veut entraver l’accès aux sites en https utilisés par les opposants au régime (Gmail, Hotmail, Twitter, Facebook) et empêcher le recours aux outils qui permettaient jusque-là d’échapper à la censure. Enfin, début 2011, les dirigeants égyptiens ont coupé la quasi-totalité des connexions Internet du pays pour tenter de stopper les manifestations contre le régime en place.
Les pays démocratiques contrôlent également les contenus qui circulent dans le cyberespace. Au Royaume-Uni, les autorités ont tenté de limiter les connexions à Facebook et au BlackBerry Messenger durant les émeutes de l’été 2011. De nombreux Etats pratiquent le filtrage et le blocage de certains sites qu’ils accusent de diffuser des contenus contraires aux valeurs de l’Etat. Ainsi, la France et l'Australie bloquent les sites pédopornographiques.

 

De nouvelles frontières ?

Le cyberespace permet par ailleurs aux Etats d’étendre leur territoire, de repousser leurs frontières terrestres et leur souveraineté. Lors des manifestations post-électorales en Iran et alors que les réseaux sociaux étaient utilisées par les manifestants, le Département d’Etat américain a demandé expressément à l’entreprise Twitter de repousser une opération de maintenance qui devait avoir lieu sur la zone. Celle-ci aurait entrainé une coupure du service de microblogging en Iran qui aurait privé les manifestants d’un de leurs outils de communication et d’organisation.
Enfin, le cloud computing (informatique virtuelle ou dématérialisée) peut permettre un prolongement des frontières. Selon certaines dispositions du Patriot Act, les Etats-Unis pourraient disposer d’un droit de regard sur ce qui se passe sur les serveurs conçus par des entreprises américaines (Amazon, Google, Cisco etc.) même lorsque ceux-ci sont situés dans d'autres pays.
Si le cyberespace est assimilable à un territoire qui viendrait se superposer aux Etats, il n'en reste pas moins avant tout un réseau doté d’une infrastructure physique qui aiguise les rivalités de pouvoir pour son contrôle (contenu, échange et accès). L’Internet et le cyberespace ne constituent pas une négation des frontières des Etats. Au contraire, à l’ère numérique, celles-ci conservent tous leurs attributs et peuvent même, dans certains cas, se voir renforcées.