Le retour de la revendication maritime bolivienne

Par Laetitia Perrier-Bruslé
Comment citer cet article
Laetitia Perrier-Bruslé, "Le retour de la revendication maritime bolivienne", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 16/04/2014, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part3/revendication-maritime-bolivienne-?page=show

Le 23 mars de chaque année, la Bolivie commémore la perte de sa façade Pacifique. Ce Dia del Mar (jour de la mer) est l’occasion de raviver le désir collectif de récupérer le littoral, perdu en 1879 lors de la guerre du Pacifique qui opposa au Chili la Bolivie alliée au Pérou. Cette aspiration, parce qu’elle est au cœur de la mémoire nationale, est centrale dans la vie politique bolivienne et l’année 2011 a été marquée par une politique extérieure plus engagée  sur cette question.

L’arrivée d’Evo Morales au pouvoir en 2005 avait permis le retour du dialogue. En face de l’ancien, leader syndicaliste Michelle Bachelet, présidente issue de la gauche chilienne, s’était montré ouverte à la discussion même si les relations diplomatiques sont officiellement rompues entre les deux pays depuis 1962 (hormis la parenthèse 1975-1978). En 2006, un agenda de négociations comprenant treize points a été défini. Cinq ans plus tard, le ton a changé. Evo Morales, le 23 mars 2011, a déclaré que la Bolivie ferait appel aux organisations internationales pour appuyer sa revendication maritime. Son ministre des Affaires étrangères a annoncé dans la foulée que la Bolivie n’attendrait pas cent ans de plus pour récupérer son littoral. Le 21 mai, Evo Morales a affirmé que le traité de paix et d’amitié de 1904 (signé entre le Chili et la Bolivie et qui entérine la perte du Pacifique par cette dernière) n’a pas apporté la paix entre les deux pays  En réponse à ces attaques frontales, la position du Chili s’est durcie. Le 31 mai, le ministre de la Défense de Santiago a assuré que son pays ferait respecter les traités internationaux en vigueur, s’il le faut par la force, et de rappeler que le Chili « possède une armées prestigieuse et professionnelle ». En juin, le 41e sommet de l’OEA (Organisation des États américains) a été l’occasion de porter le différend boliviano-chilien sur la scène internationale. Les ministres des deux pays ont exposé chacun leur points de vues : désir de récupérer la mer côté bolivien, intangibilité des traités en vigueur côté chilien.

Cent trente-deux ans après la perte du littoral pacifique, le durcissement politique bolivien mérite quelques éclaircissements. Il relève d’un contexte politique national difficile pour le second gouvernement d’Evo Morales et d’une scène régionale agitée, caractérisée par le réveil des litiges territoriaux entre le Chili et le Pérou.

La revendication maritime, réponse populiste à une crise politique bolivienne

Depuis sa réélection triomphale (par plus des deux tiers des suffrages au premier tour), le président Evo Morales fait face à une contestation politique ouverte. L’union sacrée des organisations sociales qui avait assuré son succès politique s’est fissurée. La hausse des revenus de l’Etat due à la rente gazière alimente les revendications sociales. Face à la multiplication des demandes sectorielles, le président a du se montrer plus ferme pour ne pas devenir le caudillo fragmentado, c'est-à-dire un président qui n’a pas la maîtrise du pouvoir (celui-ci étant davantage dans les mains des groupes sociaux qui l’ont porté à la tête de l’État et qu’il doit servir en retour) que dénonce ses opposants. En décembre 2010, legasolinazo a marqué le début de la fronde politique. Des manifestations de rues, parfois violentes, ont été organisées après la promulgation du décret qui supprimait la subvention étatique sur le prix de l’essence, ce qui avait pour conséquence d’augmenter son prix à la pompe de près de 70% Le gouvernement a reculé et retiré son décret. Depuis lors, il ne s’est pas passé un mois sans que de nouveaux conflits sociaux fragilisent le régime.

Pour parer à ces revendications catégorielles qui ne peuvent être toutes satisfaites sous peine d’en alimenter de nouvelles, le gouvernement d’Evo Morales a fait appel à l’intérêt collectif et rappelé combien le pays avait besoin de réformes, notamment au niveau industriel et en matière d’infrastructures. Dans le bras de fer qui oppose le gouvernement à différents secteurs de la société, le président espère trouver des alliés grâce au thème de la revendication maritime qui a l’avantage de replacer l’intérêt commun et national au cœur du débat politique,

Le réveil des litiges frontaliers

Le retour de la revendication maritime bolivienne prend aussi sens dans un contexte régional marqué par le réveil du problème frontalier existant entre le Chili et le Pérou. A la suite de la guerre du Pacifique, en 1929, les deux pays ont signé le traité de Lima, celui d’Ancon (1883) n’ayant pas permis de résoudre les questions pendantes entre Santiago et Lima. Ce traité a permis au Pérou de récupérer la province de Tacna mais lui a fait perdre celle d’Arica, le port historique de Tacna. La question de la frontière maritime entre les deux pays n’est en revanche pas évoquée dans le traité de 1929, les Zones économiques exclusives étant une création juridique plus récente (1982). En 2008, le Pérou décide de porter devant la Cour internationale de justice de La Haye le différend qui l’oppose au Chili sur la limite de leurs domaines maritimes (voir carte). Pour Lima, l’enjeu est de récupérer plus de 35 000 km² de mers poissonneuses et peut-être riches en hydrocarbures.

Le 8 juillet 2011, la Bolivie envoie une note diplomatique à la Cour internationale de justice dans le cadre de l’instruction du conflit autour de la frontière maritime séparant le Pérou du Chili. Pour Evo Morales, il s’agit d’une « sécurité pour assurer la défense des droits de la Bolivie ». Santiago, qui a toujours refusé d’ouvrir des négociations tripartites entre les trois belligérants de la guerre du Pacifique, juge l’intervention de La Paz inopportune, « un geste inamical et maladroit et qui n’a aucun sens » selon le président de la Commission des affaires extérieures de l’Assemblée législative chilienne.

Les derniers rebondissements nous montrent que la résolution des litiges frontaliers entre le Pérou, la Bolivie et le Chili est prise dans un nœud gordien. Pour le dénouer, il faudrait que les trois anciens belligérants se mettent une nouvelle fois autour de la table pour débattre ensemble des problèmes territoriaux hérités des traités de paix du XIXe siècle. Or cette négociation tripartite a toujours été impossible. Chaque fois qu’un accord a été en passe d’être signé par deux des parties, la troisième s’y est opposée. Ainsi en 1978, le Pérou s’était vigoureusement élevé contre un accord boliviano-chilien qui prévoyait la cession par le Chili d’un corridor souverain avec une ouverture maritime au nord d’Arica pour la Bolivie. Celui-ci était en effet contraire au protocole complémentaire du traité de Lima de 1929 qui interdit aux deux pays signataires de donner à un pays tiers tout ou une partie des territoires dont la souveraineté a été réglée par le traité. L’intervention bolivienne devant la Cour de justice internationale s’explique par la même crainte qu’un accord entre le Pérou et le Chili puisse figer la situation et compromettre sa revendication maritime.

Toute l’Amérique du Sud connaît des litiges frontaliers qui possèdent une forte capacité mobilisatrice auprès de l’opinion publique. Portées par des représentations collectives du territoire, ces disputes servent à l’édification d’une communauté politique imaginée qui constitue les prémices de toute nation. On se souvient que le nationalisme équatorien s’est développé à partir de la revendication amazonienne – jusqu’à la résolution du litige frontalier qui opposait ce pays au Pérou lors des Accords de Brasilia de 1998. Cette instrumentalisation de la géographie au service de l’édification d’une nation est plus ou moins importante selon les pays. Dans un essai sur la construction de la nation bolivienne, Jean-Pierre Lavaud, sociologue, affirmait : « on voit donc mal la Bolivie abandonner sa rhétorique du retour à la mer tant elle fait partie intégrante d’un imaginaire national qu’elle contribue si puissamment à structurer ». Une décennie plus tard, le retour de la revendication maritime bolivienne lui donne raison. La vigueur de ce nationalisme ne cesse cependant d’étonner à l’heure où la Bolivie dans sa nouvelle Constitution approuvée en 2009 se définit elle-même comme un Etat plurinational.

Références

« Morales afirma que buscará a Piñera para retomar relación bilateral », Agencia Boliviana de Información, 21 juillet 2011.

Fundación Mileno, « El tema marítimo: un comodín político boliviano », Informe Nacional de Coyuntura, 10 juin 2011.

Laserna, Roberto, « El caudillismo fragmentado », Nueva Sociedad, n°209, 2007, pp.100-117.

Lavaud, Jean-Pierre, « Bolivie : la nation incertaine », Hérodote, n°99 (Amériques, nations hispaniques), 2000, pp.161-182.

« El gobierno de Chile reacciona a la defensiva tras la gestión de Bolivia ante la corte de La Haya », La Razon, 13 juillet 2011.

« Evo dice que el tratado de 1904 “no trajo paz”; Chile reivindica a sus FFAA », La Razon, 27 mai 2011.