Défi pour la démocratie et changements environnementaux globaux

Par Dominique BOURG
Comment citer cet article
Dominique BOURG, "Défi pour la démocratie et changements environnementaux globaux ", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 24/01/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part3/defi-pour-la-democratie-et-changements-environnementaux-globaux

Les questions d’échelle entrevues avec la règle d’or mettent tout autant à mal les mécanismes qui fondent la démocratie et le gouvernement représentatif. Les difficultés auxquelles nous sommes confrontés vérifient la thèse énoncée dans les années soixante par Serge Moscovici (1977) : il n’y a pas de nature en soi, sauvage ou autre, mais un jeu dialectique entre nature et société, de telle sorte que nous nous représentons la nature, et accédons à certaines de ses potentialités, au gré de l’évolution même des sociétés. La nature que nous avons fini par faire apparaître est une nature résolument abstraite, échappant à nos sens, sans liens avec notre quotidien : d’un côté la biosphère et ses cycles au long cours, avec ses mécanismes régulateurs invisibles ; une biosphère par définition globale alors même que nous ne percevons pas la totalité. De l’autre, la nature des molécules et des micro-organismes, tout aussi imperceptible et impalpable. Cette nature déjoue tout autant nos sens que nos institutions.

Pour le montrer, nous nous appuierons sur les cinq caractéristiques des problèmes contemporains d’environnement : leur globalité, leur imperceptibilité, leur imprévisibilité, l’inertie et l’irréversibilité des dégradations et, enfin, le fait qu’il ne s’agisse pas tant de problèmes de pollution que de flux. Mais avant d’exposer ces caractéristiques et les difficultés cognitives et politiques qui en découlent, il est important de rappeler la posture cognitive classique du citoyen au sein des démocraties libérales représentatives. Pour autant que le dessein affiché des politiques publiques est le bien-être public, et qu’il n’est d’autre manière de connaître le degré de bien-être des électeurs que de les consulter, on comprend aisément que le citoyen soit érigé en juge ultime des politiques publiques. Certes, lesdites politiques, et plus généralement l’état de la société, conditionnent la perception par chacun de son degré de bien-être. Il n’en reste pas moins vrai que la seule source de connaissance est en la matière le citoyen lui-même.

Le citoyen est juge ultime en ce qu’il légitime l’exercice du pouvoir par son vote majoritaire, a priori comme a posteriori : il peut ou non confirmer son choix initial, maintenir ou non au pouvoir ceux qui l’exercent. Là encore, peu importe les déterminants extérieurs de son jugement, leur complexité et leur intrication. On peut ne pas comprendre les tenants et aboutissants d’une politique publique, certes, mais chacun reste néanmoins le seul à savoir quel est son degré de bien-être à l’issue du déploiement de telles politiques particulières. Non seulement il n’est d’autre creuset pour forger un jugement électoral que l’intériorité des citoyens, mais en outre, ce jugement n’existe pas en dehors de sa formulation subjective et institutionnelle à un moment donné. Or il en va tout autrement avec les questions environnementales contemporaines. Elles renvoient à une réalité que nous ne pouvons appréhender par nous-mêmes, qui échappe à nos capacités spontanées d’appréhension du monde. Nous ne pouvons en effet comprendre la nature abstraite que nous avons fini par produire sans recourir à des médiations scientifiques diverses.

En dehors des effets de l’industrie du plomb de la Rome républicaine puis impériale, les nuisances des sociétés traditionnelles sont par définition locales. Il pouvait s’agir de surpâturage, de destruction de la vie sauvage, de déplétion des ressources et de déclin des rendements agricoles, de pestilence et de nuisances urbaines (pollutions de l’air, de l’eau et des sols), de déforestation ou d’érosion des sols, voire d’exploitation minière. Toutes ces dégradations étaient en effet locales. La situation est bien différente aujourd’hui. Nombre de pollutions sont transfrontalières comme les pluies acides, les pollutions radioactives ou celles de grands cours d’eau mondiaux. La raréfaction de certaines ressources minérales ou biotiques est devenue une question globale compte tenu du commerce mondial. L’appauvrissement génétique des populations et le taux croissant d’artificialisation des surfaces pourraient déboucher sur un basculement planétaire des écosystèmes (Barnosky 2012). Les dégradations majeures de la biosphère comme l’acidification des océans ou le changement de la composition chimique de l’atmosphère constituent des phénomènes globaux. L’atmosphère est grosso modo brassée en une journée. Cet état de choses entraîne de lourdes conséquences politiques. Les problèmes exigeraient une entente internationale, alors que les Etats, démocratiques ou non, ont été conçus pour défendre les intérêts au présent d’une communauté contre d’autres. D’une certaine manière, les aspects territoriaux et l’inclination à défendre avant tout les intérêts de la communauté sont encore plus fort au sein d’une démocratie.

Les dégradations traditionnelles étaient non seulement locales, mais encore visibles et accessibles aux sens. Tel n’est plus du tout le cas des dégradations contemporaines, résolument invisibles : qu’il s’agisse des ressources minérales, fossiles ou halieutiques, de l’état de la microfaune des sols ou de la présence de micropolluants ou d’une source radioactive, de la composition chimique de l’atmosphère ou du taux d’acidité des océans, il ne nous est pas possible d’en juger sans un apport de connaissances tierces, d’origine scientifique. Nous ne percevons en effet ni le nombre de parties par million (ppm) de CO2 dans l’air ambiant, ni une moyenne planétaire de températures, ni ne sentons la présence de perturbateurs endocriniens, etc. Nos sens ne nous procurent aucune de ces informations. Nous ne ressentons rien non plus des effets de nos actions à distance spatiale ou temporelle. Des parents qui habitent près d’un axe de circulation important ne sauront pas, sans un apport externe d’informations, qu’ils exposent leurs enfants à un risque notablement élevé de contracter certains cancers. Nous ne sommes ainsi plus capables de juger par nous-mêmes de nos intérêts, fussent-ils notre santé ou celle de nos proches. Nous ne sommes plus capables non plus d’apprécier les effets de notre conduite sur autrui. Il nous est impossible de savoir par nous-même que notre mode de vie énergétivore contribue à priver de leurs terres les paysans de certains deltas pour cause de salinisation ou menace les habitants des îles du Pacifique ; rien ne nous dit non plus qu’en prenant notre voiture lors d’un pic de pollution, nous contribuons à une hausse statistique des affections pulmonaires ou cardiaques des habitants de ma ville, etc.

Le contraste avec la situation cognitive de l’électeur et de son sentiment de bien-être est patent : dans un cas, il est la source de la connaissance et dans l’autre, l’appréhension du réel échappe à ses capacités sensorielles et il est obligé de recourir à des médiations scientifiques. Nous sommes ainsi devenus aveugles aux menaces qui pèsent sur notre propre bien-être comme sur celui d’autrui. De ce fait, le ressort même du mécanisme représentatif – l’auto-appréhension de soi – ne fonctionne plus.

La troisième caractéristique des problèmes environnementaux, leur imprévisibilité, est politiquement tout aussi problématique. Considérons le cas des chlorofluorocarbones (CFC) découverts en 1928, puis utilisés massivement à compter des années 1950. Nous avons découvert au cours des années 1970-1980 qu’en dépit de leur neutralité chimique et de leur stabilité, ils constituaient de redoutables gaz à effet de serre et détruisaient l’ozone stratosphérique. Cet effet de surprise vaut d’ailleurs quasiment pour tous les grands problèmes écologiques découverts dans la seconde moitié du XXe siècle. Il est en réalité impossible de connaître par avance les effets de l’interaction d’un type de molécule avec le milieu dans toutes les circonstances possibles ; ils sont nécessairement découverts après coup. Le Prix Nobel de chimie Paul Crutzen a d’ailleurs attiré notre attention sur la chance, en quelque sorte, qui avait été la nôtre. Si « l’industrie chimique, affirme-t-il, avait développé des composants de brome organique plutôt que des CFC [...] nous aurions probablement été confrontés à un trou catastrophique dans la couche d’ozone partout et en toutes saisons pendant les années 1970, probablement avant que les chimistes de l’atmosphère n’aient développé les connaissances nécessaires pour identifier le problème et les techniques appropriées pour les mesures critiques nécessaires » (Crutzen 1997 : 520-521).

Plus généralement, aucun gouvernement n’est assuré des effets à moyen et long terme de nos technologies, lesquelles peuvent susciter des conséquences délétères que nous ne saurions prévoir. On peut au mieux chercher à en réduire la possibilité. La théorie classique de la représentation qui prête aux élus une sagesse plus grande qu’aux électeurs, n’a en environnement que peu de sens. Le savoir est de toute façon faillible en la matière. En outre, la culture économique mainstream de la plupart de nos élus ne les incite guère à se doter d’une culture environnementale solide (Boy, 2003 & 2010).

L’inertie et l’irréversibilité caractéristiques des dégradations écologiques (Glantz 1994) constituent un des obstacles les plus importants à l’action politique démocratique. Primo, la réaction des écosystèmes à nos dégradations n’est nullement immédiate. La destruction de frayères côtières n’affectera par exemple le stock local de poissons qu’après quelques années. Concernant la perturbation des grands mécanismes de la biosphère, comme le cycle du carbone, l’intervalle entre le début des perturbations anthropiques et l’apparition des premières dégradations visibles qui en découlent est de plusieurs décennies. Nous avons par exemple d’ores et déjà décidé de l’évolution du climat jusqu’au milieu du siècle. Secundo, les conséquences de nos choix antérieurs se déploient sur un temps incomparablement plus long. Nos émissions de CO2 continueront par exemple à perturber sensiblement le climat pendant 5 000 ans, avec une température moyenne plus élevée que celle que nous connaitrons à la fin de ce siècle (Montenegro et al. 2007). Concernant les atteintes à la biodiversité, l’échelle de temps est le million d’années.

Il découle de ces deux caractéristiques de fortes contraintes pour l’action. Si les nations étaient parvenues à un accord lors de la quinzième conférence des parties (COP 15) de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques à Copenhague en 2009, il aurait été possible de ne pas dépasser les 450 ppm de CO2 et de conserver trois chances sur quatre de limiter le réchauffement moyen à 2 °C d’ici à la fin du siècle, et ce, en réduisant les émissions mondiales de 3 % par an. Si un tel engagement était pris lors de la COP 21 organisée à Paris en 2015, il conviendrait alors, pour atteindre le même objectif, de réduire nos émissions de 5 % par an à compter de 2021, un objectif quasiment impossible. La fenêtre d’action propre à limiter le réchauffement planétaire à 2 °C s’est à jamais refermée (Stocker 2013). C’est donc ici le rapport au temps qui est politiquement en cause. Le temps de la démocratie est par excellence le présent. Or, le jeu inertie/irréversibilité ouvre pour un temps des fenêtres d’opportunité qui nous contraignent à l’action préventive, à l’anticipation, bien avant que les dommages ne deviennent sensibles. Il convient donc de consentir à des actions qui peuvent être douloureuses pour des bénéfices futurs éloignés. Là encore, le principe même du gouvernement représentatif, conçu pour coller aux intérêts présents, semble contreproductif.

Enfin, les problèmes auxquels nous sommes confrontés ne relèvent que marginalement de la pollution. La source majeure de nos difficultés est l’augmentation exponentielle des flux d’énergie et de matières qui sous-tendent nos économies. Le dioxyde carbone, le méthane qui changent la composition chimique de l’atmosphère ou encore l’azote mobilisé par nos activités agricoles ne sont pas des polluants. Les deux fronts de notre combat contre la nature – la finitude et la déplétion des ressources d’un côté et les dégradations du système biosphère de l’autre – procèdent du substrat matériel d’une masse démographique croissante (9,6 milliards d’êtres humains probablement en 2050, et déjà 8,5 milliards en 2030). Or, s’il nous est possible de polluer moins en produisant mieux, il n’est guère d’autre solution pour diminuer les flux d’énergie et de matière que de produire et de consommer moins.

La contradiction entre le principe du gouvernement représentatif et l’impératif écologique est non moins frontale. Ce dernier exigerait de renoncer à ce pourquoi le gouvernement représentatif a été bâti : permettre la maximisation de nos intérêts conçue comme l’accroissement indéfini de notre richesse matérielle.

La prise en compte des enjeux écologiques au sein des démocraties représentatives rencontre ainsi une double difficulté : le caractère doublement non représentable – moralement et politiquement – desdits enjeux. La finitude humaine nous rend en quelque sorte aveugles à la finitude de la biosphère. Le fait que nos démocraties n’aient fourni, ces quarante dernières années, qu’une réponse molle, largement insuffisante, aux défis environnementaux n’a donc rien d’étonnant.