Défi pour la démocratie et changements environnementaux globaux

Par Dominique BOURG
Comment citer cet article
Dominique BOURG, "Défi pour la démocratie et changements environnementaux globaux ", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 23/05/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part3/defi-pour-la-democratie-et-changements-environnementaux-globaux

Nous sommes incapables de nous représenter moralement les problèmes écologiques contemporains, et tout particulièrement les problèmes globaux. Nous entendons par là que ces problèmes excèdent le cadre de la règle d’or, et qu’ils ne suscitent en conséquence aucun sentiment d’obligation. La règle d’or – ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît – concerne les interactions entre deux ou quelques sujets, présents les uns aux autres, partageant le même espace et le même temps. Elle ne concerne que les effets immédiats, directement constatables, de nos actions à l’égard d’autrui. C’est le cercle des proches, le prochain de la tradition chrétienne. Elle s’impose non en ce que nous ne saurions la transgresser, évidemment, mais en ce que nous ne saurions la transgresser, ou nous apprêter à le faire, sans ipso facto ressentir un sentiment d’obligation : celui de devoir se justifier. C’est ce en quoi elle est universelle (Dubos 1974) et inviolable ; elle découle très probablement du processus évolutif dont nous sommes issus en tant qu’êtres naturels et sociaux. Ce sentiment d’obligation borne nos actions possibles et ancre au plus profond de nous-mêmes le souci d’autrui, ce que l’on nomme éthique. Le loup de la fable de La Fontaine est humain en ce qu’il ne croque pas sauvagement l’agneau. Il se doit de justifier son forfait, fût-ce en recourant à des arguments oiseux. Cette obligation éthique est ce sur quoi il est possible de bâtir des règles morales particulières, celles que toute société édicte nécessairement.

La force de cette obligation est d’ailleurs si puissante qu’elle peut finir par avoir raison de la violence elle-même. C’est l’une des leçons des Fioretti (chap. 26), la légende de François d’Assise, et plus généralement de François lui-même dans ses rapports à la violence. Alors que frère Ange vient d’éconduire à la porte du couvent « trois voleurs fameux pour leur cruauté », François le renvoie à leur recherche pour qu’il leur remette pain et vin et qu’il s’agenouille devant eux en implorant leur pardon pour « [sa] faute et [sa] cruauté ». Une pareille conduite désamorce et enraye le processus de justification de la violence, dont l’envie devait hautement agiter les larrons en question. Les agresseurs potentiels de frère Ange, comme le loup de la fable ou tout autre hooligan prétextent toujours d’une agression première. Or, la conduite préconisée par François coupe en quelque sorte l’herbe sous les pieds de cette justification, interdisant ainsi le processus de justification qui fonde toute agression. La non-violence conçue et pratiquée par Gandhi généralisera la leçon des Fioretti. Cette forme de non-violence consiste précisément à ne répondre ni violemment ni lâchement à la violence d’autrui, mais à refuser, courageusement et obstinément, d’entrer dans le processus violent, tout en gardant son indépendance et sa dignité, au point de finir par rendre impossible toute forme de justification.

On peut trouver une confirmation indirecte de ce type d’analyse dans certaines expériences élaborées par le psycho-sociologue Robert-Vincent Joule (2002, 2004) dans sa construction de la « communication engageante ». L’une de ces expériences consiste à engager un acteur qui feindra de perdre un billet de banque à quelques pas devant un individu qu’il aura dépassé. Si ce dernier a eu une interaction avec la personne qui égare le billet, alors systématiquement il le lui rendra ; si tel n’est pas le cas, il ne sera guère enclin à le rendre. L’interaction en question ouvre le cercle de la règle d’or et y insère les protagonistes. Ils deviennent des proches et dès lors le sentiment d’obligation, le devoir de justification en cas de viol évident de la règle s’enclenchent et conduisent celui qui ramasse le billet à le rendre.

Nous provoquons désormais un type de nuisance inédit, qui échappe à nos mécanismes moraux de compréhension, entés sur le cercle de proximité de la règle d’or, et qui excèdent ainsi les limites au sein desquelles s’impose à nous avec force et évidence le principe de non-nuisance à l’encontre d’autrui (harm principle).