Répondre au défi de la déforestation tropicale

Par Romain PIRARD
Comment citer cet article
Romain PIRARD, "Répondre au défi de la déforestation tropicale", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 25/03/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part2/repondre-au-defi-de-la-deforestation-tropicale


Les forêts tropicales, une cause perdue ?

Près de treize millions d’hectares de forêts tropicales disparaissent chaque année, dans le bassin amazonien, en Afrique centrale et en Asie du Sud-Est (FAO 2010). S’il existe quelques initiatives positives dont l’objectif est de contrer ce phénomène – gestion communautaire, certification de meubles en bois ou négociations internationales pour promouvoir le financement de projets de conservation forestière visant à atténuer le changement climatique –, les tendances lourdes restent inchangées. Une des raisons qui expliquent cet état de fait est la diversité et la force des causes de la déforestation, celles-ci se situant très souvent en dehors du secteur forestier à proprement parler. En effet, non seulement les décisions relatives à l’usage des terres forestières se prennent généralement dans les ministères de l’Agriculture ou des Forêts ou sont le fait de compagnies privées désirant investir sur ces terres, mais de plus, les acteurs principaux sont actifs dans des secteurs d’activité économique de type agro-business, mines, ou travaux publics et infrastructures.

Par ailleurs, les chiffres concernant la déforestation tropicale sont particulièrement incertains et controversés, et il n’est pas exagéré de dire que personne ne connaît les chiffres exacts bien que les technologies et la connaissance évoluent rapidement dans ce domaine. En effet, il s’agit tout d’abord de savoir ce qu’on appelle « forêt tropicale ». Cette question est pertinente à deux titres au moins : de quels écosystèmes parle-t-on et comment constater et mesurer leur disparition ? Sur le premier point, l’imaginaire collectif (occidental) associe les forêts tropicales à des forêts denses, humides, mystérieuses et peuplées d’espèces emblématiques tels les grands singes ou les tigres, où vivent des populations nomades, comme les Pygmées d’Afrique centrale.

Ce n’est pourtant pas tout à fait exact. A strictement parler, certes, les forêts tropicales sont situées dans la zone intertropicale, souvent soumise à un climat humide. Mais elles recouvrent également des forêts sèches et peu denses, souvent exploitées dans le cadre de pratiques dites sylvo-pastorales, et dispersées entre l’Afrique de l’Ouest et de l’Est. Ces forêts sont d’ailleurs particulièrement sujettes à la déforestation puisque la coupe de quelques arbres peut entraîner la perte de la qualification de forêt – disqualification qui explique en grande partie le taux élevé de déforestation de l’Afrique dans son ensemble.

Concernant la mesure du phénomène, et sans vouloir introduire les concepts associés de dégradation forestière qui nous obligeraient à discuter des distinctions entre forêts vierge, primaire, secondaire ou dégradée, il nous faut donc souligner d’emblée que le problème n’est pas uniquement technique mais implique aussi des débats sur les termes et définitions associées. A partir de quel moment doit-on considérer qu’un écosystème est une forêt, puis que cette forêt a disparu ? Le besoin de recourir à des statistiques a mis les rapports de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) sur le devant de la scène, puisque cette institution recense régulièrement l’évolution du couvert forestier dans le monde depuis 1948, sur la base de ses définitions. Celles-ci sont contestées notamment parce que les plantations forestières sont mises sur le même plan que les forêts naturelles, et ses chiffres sont également récusés car basés sur les déclarations des pays et les dires d’expert. Mais il existe en réalité plusieurs techniques pour mesurer le phénomène, allant de l’analyse des images satellitaires aux inventaires au sol, en passant par l’utilisation de modèles ou les déclarations des parties prenantes. Les marges d’erreur de ces différentes approches et techniques, couplées aux ambiguïtés définitionnelles, mènent à la conclusion que les chiffres sont nécessairement subjectifs et reflètent une certaine vision. A titre d’information et tout en gardant à l’esprit ces limites, les chiffres de la FAO indiquent que les forêts tropicales constituent 1,3 milliard d’hectares sur un couvert forestier total de quatre milliards, et font état d’une perte annuelle de quatre à cinq millions d’hectares dans le bassin amazonien et en Amérique centrale entre 1990 et 2010, de un à trois millions d’hectares en Asie du Sud-Est, en Inde du Sud et en Australie, et plus de trois millions en Afrique tropicale.