Répondre au défi de la déforestation tropicale

Par Romain PIRARD
Comment citer cet article
Romain PIRARD, "Répondre au défi de la déforestation tropicale", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 21/11/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part2/repondre-au-defi-de-la-deforestation-tropicale

Si les causes de la déforestation tropicale sont multiples, l’expansion agricole est indubitablement au cœur du problème et le restera. Une étude a montré que durant la période 1980-2000, près de 80 % de l’expansion agricole en zone tropicale s’est faite au détriment des forêts, dont 55 % sont dites « primaires ». Cette grande menace qui plane et continuera de planer au-dessus des forêts tropicales semble implacable : la population mondiale atteindra neuf milliards en 2050 et les régimes alimentaires tendent à se diversifier dans les pays émergents au pouvoir d’achat grandissant. La consommation de viande rouge et de produits laitiers est synonyme de défrichements pour les pâturages, l’un des usages des terres les moins productifs en termes de calories.

Le secteur est donc confronté à de nouveaux défis, après celui de la révolution verte initiée dans les années 1960 afin d’intensifier la production agricole à l’aide d’intrants chimiques, de variétés améliorées et de la mécanisation. Aujourd’hui, le défi est d’accroître substantiellement la production agricole au niveau mondial, sachant que la majorité des terres cultivables restantes sont situées dans des zones forestières, principalement tropicales. Ainsi, les débats sont vifs sur la possibilité de mettre en pratique « l’hypothèse de Borlaug », du nom du père de la révolution verte, selon laquelle l’augmentation des rendements permettrait de limiter les superficies totales cultivées et donc les écosystèmes forestiers. Ce raisonnement d’apparence logique et mathématique est cependant peu vérifié jusqu’à présent parce qu’il occulte plusieurs aspects, et notamment économiques. Différents facteurs de production (terre, travail, capital) peuvent favoriser une augmentation des rendements et les décisions d’investissement des agriculteurs peuvent varier selon la voie choisie. En effet, tous ces facteurs de production n’évoluent pas de concert, et les prix peuvent être artificiellement modifiés par l’intervention des autorités compétentes (subventions ou taxation par exemple), sans compter que les investissements publics peuvent changer la donne (comme le développement d’infrastructures de transport pour désenclaver une zone).

Il y a donc en réalité plusieurs échelles auxquelles l’analyse peut être menée, celle macroéconomique correspondant au fonctionnement du système dans sa globalité, avec la question de l’équilibre général et de la confrontation de l’offre et de la demande ; et celle microéconomique correspondant à l’exploitation et intégrant les décisions de mise en culture prises par les agriculteurs. Au niveau macroéconomique, l’élasticité de la demande est un facteur décisif : l’hypothèse de Borlaug repose sur une demande fixée au départ ; or en réalité, celle-ci peut évoluer et augmenter en réponse à une baisse des prix. Ainsi, l’introduction de nouvelles méthodes et l’accroissement de la productivité peuvent engendrer une hausse de la demande puis de la mise en production de terres, annihilant les effets positifs initialement escomptés.

Au niveau microéconomique, l’hypothèse de Borlaug tend même à être remise en question d’emblée puisqu’une augmentation des profits à l’hectare devrait entraîner de nouvelles décisions d’investissement par les agriculteurs. Néanmoins, plusieurs facteurs peuvent freiner cette tendance, par exemple une pénurie de main d’œuvre locale, un capital financier peu disponible, un certain enclavement, des coûts de transaction élevés pour l’adoption d’un nouvel itinéraire technique agricole.

Alors qu’en est-il réellement ? Les études empiriques existantes ont été menées de deux manières. Elles ont été basées soit sur des séries de données temporelles globales recueillies avec des techniques de type économétrie afin de vérifier les liens entre l’évolution des rendements et des superficies cultivées, soit sur des cas d’étude localisés. Ces deux approches méthodologiques sont complémentaires puisqu’elles testent respectivement l’hypothèse de Borlaug à l’échelle mondiale/nationale et locale sur la base des relations entre agriculture et déforestation dans des contextes spécifiques. Au final, ces études nous incitent à la prudence puisque l’hypothèse n’est pas scientifiquement démontrée, et que de nombreux facteurs sont identifiés comme déterminant pour sa réalisation en pratique. Un enseignement-clé est qu’il est illusoire d’attendre d’une simple augmentation des rendements un effet positif sur la conservation des forêts tropicales ; en revanche, la mise en œuvre de politiques publiques d’accompagnement appropriées et concomitantes peut sécuriser ces effets positifs. Citons les aides (technique, financières) à la mise en place de nouveaux itinéraires techniques agricoles, l’harmonisation des mesures afin d’éviter que des mesures politiques prises dans d’autres secteurs aillent à l’encontre de la conservation (comme par exemple des aides à l’exportation ou des infrastructures routières), l’instauration de mécanismes conditionnant les aides à l’adoption de nouvelles techniques, à des défrichements limités, ou encore des actions plus globales visant à modifier les régimes alimentaires afin de réduire l’augmentation de la demande.