Répondre au défi de la déforestation tropicale

Par Romain PIRARD
Comment citer cet article
Romain PIRARD, "Répondre au défi de la déforestation tropicale", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 21/11/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part2/repondre-au-defi-de-la-deforestation-tropicale

Des solutions sont discutées dans diverses arènes internationales pour enrayer le phénomène, et nous concentrons notre attention ici sur l’initiative de loin la plus substantielle et en laquelle de nombreux espoirs sont fondés, à savoir le mécanisme de réduction des émissions issues de la déforestation et de la dégradation (REDD+). Ce mécanisme trouve son origine dans les négociations menées depuis la création de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques au début des années 1990, alors que les années 2000 ont vu une prise de conscience indéniable de la part significative que représentait la déforestation tropicale dans les émissions de gaz à effet de serre. Les chiffres qui circulaient à l’époque faisaient valoir qu’elle comptait pour un cinquième de l’ensemble des émissions d’origine anthropique. Néanmoins, de récentes estimations ont tendance à indiquer une baisse de leur part relative (mais pas absolue), principalement imputable à l’augmentation des émissions dans certains secteurs industriels ainsi que dans le secteur des transports, pour ne citer que les principaux. Dans ce contexte, non seulement les solutions recherchées pour atténuer le changement climatique pouvaient difficilement ignorer la question des forêts tropicales, mais les parties intéressées à la conservation virent là une occasion unique et quasi inespérée de trouver (et financer) des solutions. Cet intérêt mutuel explique en grande partie l’enthousiasme inouï dont a bénéficié ce dossier REDD à partir de 2005, sous l’impulsion du Costa Rica et de la Papouasie Nouvelle-Guinée. Nous ne pouvons ici entrer dans le détail de l’évolution du périmètre des activités couvertes par le mécanisme, mais mentionnons que celles-ci portaient initialement sur la déforestation, puis ont inclus la dégradation (via l’exploitation forestière par exemple), et enfin les activités d’enrichissement des forêts pour augmenter les stocks de carbone. Cette tendance à l’élargissement pourrait à terme aboutir à l’inclusion des activités de (re)boisement avec des plantations forestières. Cependant, il faut aussi noter que ce qui faisait la force de la proposition initiale disparaît de ce fait progressivement : le mécanisme en vient à inclure quasiment tout ce qui concerne les forêts tropicales. Il n’y a alors qu’un pas entre l’ambition de tout régler et l’incapacité de régler quoi que ce soit.

Il est assez difficile pour qui n’a pas participé au processus de s’imaginer l’incroyable moisson d’idées, d’études, de débats et autres ateliers qui ont eu lieu pendant les quelques années ayant suivi l’introduction du principe de REDD+ dans les négociations climat. Le principe de base est simple – transférer les ressources financières des pays industrialisés aux pays en développement et émergents afin de financer la lutte contre la déforestation tropicale pour le compte du climat – mais les manières de le traduire en pratique sont multiples. En particulier, un débat très vif a opposé deux approches contrastées, l’une reposant sur les marchés avec la vente de crédits carbone permettant de financer les activités de réduction de la déforestation, et l’autre reposant sur la mise en place d’un fonds principalement abondé par de l’argent public (par exemple dans le cadre de l’aide au développement et de l’engagement des pays développés à réduire les émissions globales au titre des « responsabilités communes mais différenciées »). Pour simplifier, la première approche était censée induire un financement de grande ampleur à la hauteur du problème et reposant sur des résultats observés dans les pays récipiendaires, mais était critiquée car elle ne créait pas les incitations là où elles étaient nécessaires et ne permettait pas la mise en œuvre de solutions d’envergure et de long terme fondées sur un développement durable et l’implication d’autres secteurs d’activité telle l’agriculture dont nous avons vu le rôle déterminant. La seconde approche était justement censée offrir suffisamment de flexibilité pour traiter de ces questions de développement, mais était critiquée pour son incapacité à lever des financements d’ampleur et sa propension à générer des inefficacités de gestion et des coûts de transaction importants tout en étant plus laxiste dans ses financements.

En réalité, le mécanisme ne peut reposer intégralement sur l’une ou l’autre des options et l’on observe un continuum de situations qui empruntent plus ou moins à l’une ou l’autre. Mais le fait majeur est que les négociations se sont enlisées et que le mécanisme, bien qu’ayant été formellement créé, reste peu opérationnel, de même que les financements disponibles. Cela est dû en partie aux faibles progrès accomplis par les négociateurs sur l’ensemble du dossier de la lutte contre le changement climatique, et en partie à la complexité de ce dossier spécifique de la déforestation tropicale. Les financements sont largement de type volontaire avec la vente de crédits carbone sur les marchés de la compensation dite volontaire, c’est-à-dire reposant sur des acheteurs tels que des compagnies privées ou des individus qui souhaitent compenser leurs propres émissions. Ils peuvent également être de type bilatéral, avec le rôle prépondérant joué par la Norvège qui finance des programmes à un milliard de dollars dans des pays tels le Brésil et l’Indonésie, bien qu’avec des taux de décaissement bien faibles jusqu’à présent en raison des progrès minimes accomplis. A titre d’illustration, seuls 3 % du budget promis a été dépensé en Indonésie entre 2010 et 2013.