Eau, conflit, coopération

Par Katarina CSEFALVAYOVA
Comment citer cet article
Katarina CSEFALVAYOVA, "Eau, conflit, coopération", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 28/05/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part2/eau-conflit-cooperation

Plan de l'article:


Bien que nous vivions sur une planète couverte, pour l’essentiel, de nappes d’eau, nous sommes préoccupés par sa rareté : l’eau douce ne représente en effet que 2,5 % des réserves totales d’eau sur Terre, le reste étant formé par les mers et les océans. De surcroît, environ 70 % de cette eau douce se présente sous forme de glace, de couverture neigeuse ou de pergélisol. Ainsi, seul 0,75 % du volume total d’eau est à la disposition des populations et des autres organismes vivants non marins pour leur subsistance. La majeure partie de cette eau disponible se trouve cachée dans les profondeurs de la Terre, tandis qu’une partie est à la surface sous forme de rivières, une autre partie dans les plantes et le reste dans le sol et dans l’atmosphère.

Si le volume moyen d’eau douce accessible est approximativement de l’ordre de 6 900 m3 par personne par an (Lasserre 2009), ce chiffre masque une disponibilité inéquitable de l’eau dans l’espace et dans le temps, ainsi que d’importantes disparités en termes de qualité.

La distribution des ressources d’eau douce sur la planète peut être qualifiée d’extrêmement inéquitable, à double titre. Tout d’abord, 60 % des ressources sont détenues par neuf pays seulement, et parmi eux, seuls le Brésil, le Canada, l’Indonésie, la République démocratique du Congo, la Colombie et la Russie sont excédentaires en la matière eu égard aux besoins de leur population (The Economist 2010).

A cette disparité entre pays s’ajoute une disparité entre les différentes régions d’un même pays. Pour ne citer qu’un exemple frappant, la Chine dispose d’un volume moyen de 2 259 m3 d’eau par habitant et par an. Dans ses régions humides du sud, ce volume atteint 32 000 m3, tandis qu’il n’est que de 525 m3 dans ses régions arides du nord (Lasserre 2009). De nombreux pays disposent de ressources en eau globalement suffisantes mais font face à des pénuries d’eau pendant certaines saisons de l’année. Le problème de la distribution inégale de l’eau dans le temps affecte généralement des pays dont le climat se caractérise par l’alternance de périodes de sécheresse et de pluie.

Outre les volumes d’eau disponibles dans les différentes régions, la qualité de l’eau constitue un autre paramètre non négligeable. Elle peut être altérée par la pollution liée à l’activité agricole ou industrielle, ou par la présence de micro-organismes ou de bactéries d’origine naturelle impropres à la consommation humaine, voire même dangereuses pour la santé. En fonction du degré de pollution ou de contamination de sa source, l’eau peut s’avérer impropre à une consommation directe, même à des fins agricoles.

Les hydrologues évaluent la rareté de l’eau dans les différentes régions en fonction des volumes disponibles par an et par habitant. Il est établi qu’une région souffre de rareté de l’eau lorsque la disponibilité de l’eau par habitant y est inférieure à 1 700 m3/an, de pénurie d’eau lorsqu’elle y est inférieure à 1 000 m3/an, et d’insuffisance absolue en eau lorsqu’elle y est inférieure à 500 m3/an.

L’exacerbation de la rareté hydrique due à la croissance démographique, à l’amélioration du niveau de vie et à l’intensification de la production économique observées au niveau mondial a engendré de fortes pressions concurrentielles en matière de consommation d’eau ces dernières décennies. En découlent des problèmes croissants dans la répartition des ressources hydriques transfrontalières, dont l’usage partagé par plusieurs pays fait souvent l’objet de discordes.

De par sa nature et les multiples usages qui peuvent en être fait, le cours d’eau est voué à devenir un potentiel objet de litiges s’il traverse plusieurs pays. En cas de partage d’un cours d’eau, les différents pays riverains se trouvent nécessairement en positions inégales, chaque pays se retrouvant largement dépendant de l’utilisation du fleuve par les pays d’amont. Cet état de fait favorise donc nécessairement les pays situés sur le cours supérieur, et place les pays situés plus près de son embouchure dans une situation désavantageuse.

Tout cours d’eau à caractère transfrontalier fait partie des territoires souverains de plusieurs pays. De ce fait, pour chacun de ces pays, il constitue une ressource naturelle appartenant au territoire sur lequel l’Etat exerce son pouvoir souverain, ce qui lui permet une libre utilisation du fleuve. Cependant, le caractère dynamique de la ressource pose problème car cette ressource, qui appartient à l’Etat A sur son cours supérieur, appartiendra ensuite à l’Etat B après avoir quitté ses frontières, avant d’appartenir à l’Etat C, et ainsi de suite. Cette mobilité de l’eau en tant que ressource naturelle bat en brèche les principes juridiques et politiques bien enracinés selon lesquels un Etat exerce un pouvoir plein et entier sur les ressources naturelles se trouvant sur son territoire (Bencala et Dabelko 2008). Il est alors souhaitable que les pays riverains utilisent le cours d’eau international en tenant compte de cette réalité, dussent-ils agir parfois à l’encontre de leurs intérêts propres.

En effet, un même cours d’eau éveille souvent des intérêts divergents entre les différents pays riverains, intérêts qui sont fonction des usages qu’ils ont du fleuve. Si la navigation ou les loisirs nautiques, par exemple, n’altèrent pas la gestion du cours d’eau, d’autres usages peuvent entraîner des transformations qualitatives ou quantitatives. Par exemple, la construction de barrages ou de centrales hydroélectriques affecte la régularité du cours d’eau (modifications a priori vertueuses pour l’ensemble du bassin en matière de protection contre les inondations) ; le pompage du fleuve pour irriguer les sols agricoles, produire de l’électricité ou pour tout autre usage industriel réduit son débit et génère de la pollution. Dans ces derniers cas, l’usage du fleuve par un pays modifie irrévocablement son cours sur toute sa longueur, et conditionne l’utilisation du cours d’eau par les autres pays riverains d’aval.

Plus les pays riverains sont nombreux, moins il y a de chances qu’ils parviennent tous à satisfaire pleinement et simultanément leurs besoins respectifs en mettant à profit les différentes parties du cours d’eau. La poursuite des intérêts de l’un peut contrarier ou empêcher la réalisation des intérêts des autres. Selon l’importance que les pays accordent à leurs intérêts et leurs desseins, le conflit d’intérêts peut aboutir à un litige. En règle générale, la probabilité que les intérêts conflictuels des pays débouchent sur une véritable confrontation est inversement proportionnelle au nombre de canaux dont disposent les pays pour satisfaire leurs intérêts respectifs. Lorsque deux pays manifestent sur le même cours d’eau des intérêts incompatibles ou contraires, mais qu’il existe par ailleurs des modes alternatifs de satisfaction de ces intérêts (par exemple en puisant de l’eau à des fins d’irrigation dans une autre source d’eau), les pays tendent à satisfaire leurs intérêts respectifs en évitant toute situation conflictuelle. Pour cette raison, les situations de rareté hydrique recèlent le potentiel conflictuel le plus élevé, lorsque l’usage d’un cours d’eau revêt pour un Etat un intérêt national, voire un intérêt de sécurité nationale.

Ce problème du partage de l’eau est aussi ancien que l’humanité elle-même, comme l’indique l’étymologie du mot rival (du latin rivalis, dérivé de rivus, ruisseau). Les « rivaux » désignaient alors les personnes qui avaient un usage commun d’une rivière. La problématique du partage des ressources en eau fait aujourd’hui l’objet d’une attention accrue en raison de la croissance démographique, du développement économique et de l’augmentation du niveau de vie, mais aussi à cause des changements climatiques : l’eau est une ressource naturelle qui se fait de plus en plus rare. Plusieurs hommes d’Etat ou représentants d’organisations internationales, à l’instar de John Fitzgerald Kennedy au début des années 1960 ou de Boutros Boutros-Ghali en 1991, avaient souligné la dimension hautement conflictuelle qu’allait revêtir la question hydrique, annonçant que le XXIe siècle serait le siècle des guerres de l’eau. A ce jour, si aucun conflit armé n’a eu pour cause principale le partage de l’eau, nombreux sont les bassins fluviaux où le partage transfrontalier des ressources hydriques constitue soit l’une des raisons de l’éclatement d’un conflit armé, soit une cause de tensions susceptible de déboucher sur un conflit armé. Il en va ainsi dans les bassins du Mékong, de l’Euphrate et du Tigre ou encore de l’Amou-Daria et du Syr-Daria. Dans le cadre de cet article, nous allons aborder plus spécifiquement les cas des bassins du Jourdain et du Nil.