Eau, conflit, coopération

Par Katarina CSEFALVAYOVA
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Katarina CSEFALVAYOVA, "Eau, conflit, coopération", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 21/07/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part2/eau-conflit-cooperation

Long de 6 671 km, le Nil est le plus long fleuve du monde et son bassin s’étend sur le territoire de onze pays. C’est par conséquent la ressource hydrique commune partagée par le plus grand nombre de pays de la planète. Etant donné la diversité des conditions géographiques, écologiques et climatiques du bassin, il est difficile de le caractériser ou de le subdiviser. Deux systèmes aquatiques forment le bassin du Nil : le Nil blanc dont la source est considérée comme la vraie source du Nil, et le Nil bleu.

Le Nil blanc prend sa source dans la région lacustre équatoriale du lac Victoria et des lacs Kivu, Edward et Albert à la frontière du Rwanda, du Burundi, du Kenya, de la République démocratique du Congo, de la Tanzanie et de l’Ouganda. Il est abondamment alimenté par les pluies tropicales. Sur le territoire du Soudan, le fleuve traverse la région marécageuse Sudd en ralentissant considérablement sa course. Bien que de nombreux affluents se déversent dans cette région, le bilan hydrologique total est négatif en ces confins, car les pertes en eau dues à l’évaporation dépassent l’apport des différents affluents. Dans cette région caractérisée par des températures élevées, l’évaporation peut ponctionner des eaux du Nil jusqu’à 21 milliards de m3/an (presque 60 % de son volume total à l’entrée de la région [FAO 2014]).

Le Nil bleu prend sa source dans le lac Tana, dans les hauteurs de l’Ethiopie, et il fournit avec son affluent Tekeze jusqu’à 86 % du volume total du fleuve. Pendant les périodes d’inondations estivales, jusqu’à 95 % de l’eau du Nil provient du Nil bleu (Tadesse 2008).

Le Nil blanc et le Nil bleu confluent à proximité de la capitale soudanaise Khartoum. A partir de là et jusqu’à son estuaire, le fleuve est pratiquement sans affluents (exception faite de la rivière Tekeze susmentionnée). Dans le sud de l’Egypte, le Nil est traversé par le barrage d’Assouan, qui forme le lac Nasser d’une largeur variant de 5 à 35 km et d’une longueur allant jusqu’à 550 km.

Pour ce qui est des conditions climatiques, les précipitations aux alentours des sources du Nil dépassent 1 000 mm/an. Dans les régions montagneuses, c’est plus du double, étant entendu que ces régions se distinguent par une variabilité saisonnière élevée des précipitations. En direction du nord, le territoire du Soudan accuse une réduction progressive des pluies, et le confluent du Nil blanc et du Nil bleu affiche une moyenne annuelle de 200 mm (FAO 2005). Dans la partie nord de Soudan et sur la totalité du territoire de l’Egypte, où les conditions désertiques et semi-désertiques prévalent, le total annuel de précipitations affiche des valeurs proches de zéro.

Le Nil est une ressource cruciale pour les pays riverains, tant pour l’irrigation des sols que pour la production de l’énergie électrique. Pour une grande partie de la population vivant à proximité, il représente l’unique source d’eau pour les foyers et pour l’agriculture. Ces dernières années, le bassin du fleuve a fait face à de sérieux problèmes provoqués par la croissance démographique, les besoins en eau, la salinisation, l’érosion des sols, la pollution, la dégradation de la qualité de l’eau dans le fleuve, ainsi que la prolongation des périodes de sécheresse, souvent suivies d’inondations massives, ce qui génère des déséquilibres préjudiciables et avive les tensions hydriques dans le bassin.

Le « partage du Nil » a suivi l’histoire de la division coloniale de l’Afrique aux XIXe et XXe siècles. Pendant la majeure partie du XIXe siècle, un premier régime a été mis en place dans le bassin du Nil, dont les acteurs principaux étaient les puissances coloniales : la Grande-Bretagne, la France et l’Italie. L’Ethiopie était le seul Etat à s’opposer à leurs velléités colonisatrices, et ce malgré sa faiblesse et ses divisions internes. Ce régime de partage du fleuve se caractérisait surtout par l’effort fourni par chacune des parties pour empêcher toute intervention des autres dans le cours naturel du Nil.

Un second régime fut établi par la Grande-Bretagne entre la première moitié du XXsiècle et la fin de la Seconde Guerre mondiale. A l’époque, la Grande-Bretagne dominait la quasi-totalité du territoire du bassin du Nil (à l’exception de l’Ethiopie), et notamment l’Egypte et le Soudan. Son principal intérêt résidant dans la production de coton sur le cours inférieur du Nil, les conditions établies par ce régime jouaient pour la plupart en faveur de l’Egypte.

La Grande-Bretagne a également tenté de coloniser l’Ethiopie afin d’asseoir son emprise sur la région et de parvenir à un contrôle complet du Nil – contrôle rendu nécessaire pour la production de coton, très exigeante en eau. Si ses tentatives sont restées vaines, elle a tout de même obtenu la signature d’un traité avec l’Ethiopie en 1902, par lequel cette dernière s’engageait à ne pas diminuer les eaux du Nil en intervenant sur le Nil Bleu, en échange d’une compensation financière régulière. Toujours sous le régime colonial, le Traité sur l’utilisation exclusive des eaux du Nil était signé entre le Soudan et l’Egypte, partageant la totalité du cours exploitable du fleuve entre ces deux pays riverains, et empêchant les pays du cours supérieur non seulement d’y puiser de l’eau mais aussi de procéder à toute intervention susceptible de modifier le cours du fleuve. Ce traité a été reconduit en 1959, après la première vague de décolonisation, en divisant le cours utilisable du Nil entre l’Egypte et le Soudan à proportion de trois pour un. L’Egypte considère que ce traité est toujours valable, et fait tout ce qui est en son pouvoir pour maintenir le statu quo.

L’Egypte est le premier bénéficiaire de l’eau du Nil : elle en dépend à 95 %. Le Nil revêt une importance économique, usuelle, religieuse et culturelle pour les Egyptiens. Une baisse du cours du fleuve ou du volume annuel d’eau alloué à l’Egypte affecterait considérablement le pays et son économie. Le Soudan, qui puise annuellement 18,5 milliards de m3 d’eau (sur les 74 milliards de m3 utilisables par an), est quant à lui doté d’un grand potentiel agricole mais celui-ci demeure inexploité car il est conditionné par l’irrigation des terres. Or le Soudan est lié par le traité avec l’Egypte qui l’empêche de puiser un plus grand volume d’eau. L’Ethiopie est le troisième acteur-clé du bassin du Nil. Si son climat humide lui permet en temps normal une production agricole sans irrigation, il a souffert ces dernières années de longues périodes de sécheresse suivies d’inondations massives. L’édification d’une infrastructure hydraulique sur le Nil permettrait de réguler son cours, d’irriguer les champs pendant les périodes de sécheresse et de limiter l’aggravation des problèmes écologiques comme l’érosion des sols. Cependant, selon les termes du traité de 1959, l’Ethiopie n’est pas autorisée à intervenir sur le cours d’eau.

L’Egypte a déclaré que le volume d’eau garanti par le traité de 1959 relevait de sa sécurité nationale, et les plus hauts représentants du pays ont à plusieurs reprises brandi la menace d’une intervention militaire si le cours du Nil devait être limité. De même, le pays se met à profit son influence internationale et sa puissance économique (son PIB est supérieur à la somme des PIB de tous les pays riverains du Nil) pour empêcher l’Ethiopie de construire des barrages sur le fleuve. Si cette stratégie a pendant longtemps porté ses fruits, elle n’opère plus aussi efficacement depuis quelques années. Suite aux changements politiques intervenus dans la région (notamment avec les « printemps arabes » en 2011), à la création d’un régime régulatoire international plus favorable (surtout depuis l’entrée en vigueur en 2014 de la Convention des Nations Unies sur le droit relatif aux utilisations des cours d’eau internationaux à des fins autres que la navigation), et compte tenu de sa rapide croissance économique et des investissements croissants de la Chine en Afrique, l’Ethiopie a engagé le chantier du Grand barrage de la renaissance. Après l’achèvement de sa construction, prévu pour 2017, il sera le plus grand barrage hydro-électrique d’Afrique. A l’annonce de cette nouvelle, l’Egypte a proféré de nouvelles menaces de guerre, mais il semble que sa domination sur le Nil touche à sa fin.