Eau, conflit, coopération

Par Katarina CSEFALVAYOVA
Comment citer cet article
Katarina CSEFALVAYOVA, "Eau, conflit, coopération", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 26/09/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part2/eau-conflit-cooperation

Plan de l'article:

Le bassin de Jourdain, d’une superficie totale d’environ 18 500 km2, est partagé entre Israël, la Jordanie, la Syrie, le Liban et la Palestine. Il compte parmi les régions les plus arides du monde, avec une précipitation totale annuelle moyenne de seulement 380 mm (FAO 2009). Tous les pays riverains à l’exception du Liban (dont le territoire ne représente que 4 % du bassin de Jourdain) se trouvent au-dessous de la limite de 500 m3 de volume annuel d’eau disponible par habitant, et sont donc en situation de manque absolu d’eau (Libiszewski 1995).

La rareté des ressources hydriques dans la région s’explique avant tout par les conditions naturelles locales, mais elle s’aggrave constamment sous l’effet de l’accroissement de la population (accroissement naturel élevé et immigration), de leur surexploitation et d’un taux de pollution élevé.

Outre la rivière libanaise Litani et d’autres rivières de moindre importance qui sont asséchées une partie de l’année, le Jourdain et ses affluents constituent la seule ressource d’eau de surface. Elle peut être qualifiée de ressource d’eau instable car le niveau d’eau dans son lit est sujet à des fluctuations extrêmes selon les années et les saisons. Dans son cours supérieur, le fleuve forme un bassin aquatique naturel : le lac de Tibériade (appelé aussi mer de Galilée ou lac Kinneret), situé exclusivement sur le territoire d’Israël. Depuis 1964, les Israéliens y puisent l’eau au moyen de l’Aqueduc national, canal traversant le pays du nord au sud, jusqu’au désert de Néguev, et approvisionnant en eau la majeure partie du pays. En raison de ce pompage excessif du lac de Tibériade, une baisse notable du niveau du Jourdain a été constatée. A titre d’illustration, alors que le débit du Jourdain à son embouchure dans la mer Morte était de 1 250 m3 en 1953, il oscillait en 2002 entre 160 et 200 m3 (De Villiers 2003). Ainsi, en soixante ans à peine, le volume d’eau du fleuve a été réduit à un huitième de son volume d’origine.

Ce n’est pas uniquement la quantité d’eau dans le lit de Jourdain qui pose un grave problème, mais également sa qualité. Sa teneur en sel à l’embouchure dépasse 0,2 %, ce qui la rend impropre à toute utilisation, y compris l’irrigation des champs, aucune plante agricole ne tolérant un taux de salinité aussi important.

Les ressources en eau de surface ne couvrent même pas la moitié des besoins de la région. C’est la raison pour laquelle on considère que les aquifères souterrains constituent la ressource en eau la plus importante, malgré les problèmes liés à leur repompage et à l’infiltration de l’eau d’égout, ce qui altère fortement la qualité de l’eau disponible. La faible disponibilité de l’eau dans la région, qui s’aggrave rapidement, est un important facteur additionnel de conflit dans le cadre des relations israélo-arabes, déjà minées par des différends frontaliers et des querelles culturelles et religieuses. Dans ce contexte, le partage transfrontalier des ressources hydrique demeure un sérieux problème pour la région.

Entre 1964 et 1967, le bassin du Jourdain a déjà connu ce que l’on pourrait appeler une « guerre de l’eau » compte tenu de la forme et de l’intensité du conflit opposant alors les pays riverains du fleuve. En 1959, Israël avait entamé les travaux du chantier de l’Aqueduc national, ce qui annonçait une baisse significative du volume d’eau dans le Jourdain, et donc des réserves d’eau en Jordanie. En représailles, et afin de défendre ses intérêts, la Ligue arabe s’était attelée en 1964 à la construction d’un canal de dérivation au-dessus du niveau du lac de Tibériade, qui aurait privé d’eau le projet israélien. Cela conduisit à l’éclatement d’un sérieux différend entre les Etats arabes et Israël, puis à la destruction du chantier dudit canal par les chars et raids aériens israéliens. Au cours de la guerre des Six Jours de 1967 opposant Israël à la Syrie, la Jordanie et l’Egypte, Israël a annexé de nouveaux territoires sur lesquels se trouvaient trois affluents du Jourdain ainsi que trois aquifères qui couvrent aujourd’hui encore plus de la moitié de la consommation totale d’eau du pays. Depuis lors, la propriété et la gestion des ressources hydriques régionales n’ont cessé d’alimenter des différends politiques.

Au début des années 1990, les relations arabo-israéliennes ont connu une légère détente : malgré des litiges persistants, les pays de la région ont initié une coopération dans des affaires d’intérêt pratique. Concernant la question hydrique, les différends ont dégénéré en une guerre larvée au cours de laquelle les pays ont fini par reconnaître leurs droits respectifs à l’eau, mais sans parvenir à s’accorder sur des volumes concrets. Pour cette raison, aucune coopération explicite entre les cinq Etats riverains n’a pu être mise en œuvre au sujet de l’eau, à l’exception de la conclusion d’un traité de paix bilatérale entre Israël et la Jordanie en 1994 et la constitution de la Commission mixte de l’eau (Joint Water Committee), réunissant des représentants d’Israël et de l’Autorité palestinienne.

Si l’identification des frontières des Etats juif et palestinien constitue sans doute le principal conflit de la région, la propriété des ressources d’eau est un enjeu non moins déterminant. Dans la guerre de Six Jours, Israël s’est militairement approprié des territoires décisifs en matière de ressources hydriques, qu’il s’agisse des hauteurs du Golan (d’où s’exerce le contrôle sur les affluents du Jourdain), de la Cisjordanie ou de la bande de Gaza (entités stratégiques du point de vue de la disposition des aquifères). Ce qui est sûr, c’est que la moitié de l’eau actuellement disponible en Israël provient justement de territoires situés en-dehors des frontières internationalement reconnues de l’Etat juif. Pour maintenir le statu quo, Israël s’appuie sur sa puissance économique et politique dans la région, mais aussi sur l’influence qu’elle exerce sur la scène internationale, qui tient notamment à son statut de membre de l’Organisation de coopération et de développement économiques(OCDE) ainsi qu’au soutien sans faille des Etats-Unis. Par ailleurs, Israël affiche un semblant de coopération dans le bassin en concluant des traités avec les pays voisins qui non seulement ne modifient en rien la situation actuelle mais l’institutionnalisent. On peut raisonnablement supposer que tant que la question de l’accessibilité des ressources hydriques dans le bassin ne sera pas résolue, le conflit frontalier entre Israël et la Palestine ne pourra être résolu.