Agriculture : comment se nourrira un monde réchauffé ?

Par Sébastien TREYER
Comment citer cet article
Sébastien TREYER, "Agriculture : comment se nourrira un monde réchauffé ? ", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 24/01/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part2/agriculture-comment-se-nourrira-un-monde-rechauffe

Après la Seconde Guerre mondiale, une vague coordonnée de modernisation agricole a été déployée depuis les Etats-Unis vers l’Europe, l’Amérique latine et l’Asie. Reposant essentiellement sur la diffusion à grande échelle d’un « paquet technologique » (semences améliorées, engrais, produits phytosanitaires, mécanisation, irrigation), la « révolution verte » a substantiellement accru la productivité de la terre dans les grandes régions où elle a été mise en œuvre, permettant une augmentation de la production agricole mondiale de près de 150 % entre 1960 et 2000, alors que la population n’a fait « que » doubler (Paillard et al. 2011). Mais cette modernisation qui cherche à rendre les plantes aussi productives au champ qu’en laboratoire impose aussi des transformations profondes et une homogénéisation des écosystèmes agricoles, et n’est pas à la portée de tous les agriculteurs. Résultat : la formidable augmentation de la production alimentaire mondiale a eu pour corolaires un écart croissant de revenus entre les agriculteurs ayant pu bénéficier de ces technologies et ceux qui n’y ont pas eu accès, et une dégradation conséquente de l’environnement. Malgré l’augmentation de la production mondiale, la sécurité alimentaire n’est donc pas assurée pour tous, et en particulier pour de très nombreux petits agriculteurs des pays du Sud. De plus, de nombreux indices de stagnation des rendements ont été relevés dans les régions de déploiement de la révolution verte, indiquant la fin d’une période et la nécessité d’imaginer de nouveaux projets de modernisation pour les systèmes agricoles, pour lesquels l’enjeu ne sera pas seulement focalisé sur l’augmentation de la production mondiale, mais aussi sur les conditions de cette production, d’un point de vue social et environnemental (McIntyre et al. 2008).

L’accent mis sur la rareté des ressources peut être très diversement interprété, en regard de cette histoire de la modernisation agricole. Les tenants de la poursuite de la révolution verte insistent sur la rareté des sols cultivables, en corrélation avec la nécessité de préserver les grands bassins forestiers de l’expansion des terres agricoles, et en déduisent que l’impératif renouvelé pour les prochaines décennies est d’augmenter les rendements agricoles sur toutes les surfaces actuellement cultivées et par tous les moyens techniques disponibles. Ils estiment que cette politique serait à la fois compatible avec la réduction des émissions de gaz à effet de serre, dans une logique d’optimisation conjointe de la productivité et de l’efficience carbone, et efficace en matière d’adaptation au changement climatique, en permettant aux régions touchées par un événement climatique extrême de faire appel au surcroît de production des autres régions. Ce paradigme de la productivité est cependant battu en brèche par d’autres acteurs rassemblés autour du paradigme de l’agroécologie, mot d’ordre agronomique qui comporte cependant une forte dimension critique en matière sociale, économique et politique. Les tenants de l’agroécologie (mouvements paysans, ONG environnementales, universitaires…) critiquent le paradigme de la productivité sous divers angles. Tout d’abord, il serait aveugle à l’effet rebond, ne s’intéressant aucunement à la maîtrise de la demande alimentaire, notamment dans les pays développés ; ainsi, les gains de productivité ne parviendraient probablement pas à compenser les effets négatifs d’une explosion de la production agricole totale, qu’il s’agisse de déforestation, de dérèglement climatique ou de pollution des eaux. Ensuite, cette focalisation sur la productivité et sur des solutions techniques standardisées largement diffusables risquerait fortement d’occulter les vulnérabilités spécifiques des écosystèmes et des sociétés locales où elles seraient appliquées : fragilité des sols tropicaux où la perte de fertilité pourrait mettre en danger les gains de productivité à court terme ; variabilité climatique locale face à laquelle la diversité des systèmes paraîtrait moins risquée que la spécialisation par grandes régions ; disponibilité très importante de main d’œuvre agricole dans l’espace rural que l’intensification conventionnelle risquerait de jeter dans les bidonvilles des métropoles en l’absence d’autres secteurs susceptibles de leur offrir un emploi… Cette controverse entre les modèles a le mérite de souligner la multiplicité des défis que doit relever toute stratégie de développement agricole, alors que l’approche par l’augmentation des rendements semblait apporter une solution simple, focalisée sur un seul paramètre.

Plutôt que de déployer l’arsenal technique nécessaire pour reproduire, à l’échelle d’un écosystème, les conditions de laboratoire permettant aux plantes ou aux animaux sélectionnés d’exprimer les rendements maximaux théoriques, les tenants de l’agroécologie envisagent plutôt un pilotage très fin des dynamiques écologiques et des fonctionnements de l’écosystème agricole ; un pilotage adapté aux conditions environnementales locales et réduisant radicalement l’utilisation d’intrants, ce qui suppose des systèmes et des paysages agricoles complexes, associant espèces animales et végétales (système de polyculture élevage, protection intégrée des cultures), cultures annuelles et pérennes (agroforesterie), céréales et légumineuses permettant de fixer l’azote atmosphérique (rotations ou assolements complexes)… Les promesses d’une telle trajectoire d’innovation alternative sont nombreuses, et demandent également à être suivies avec attention : les augmentations de rendements seront-elles suffisantes pour assurer un revenu décent à l’importante main d’œuvre rendue nécessaire par ces systèmes agricoles complexes ? Sera-t-il ainsi plus facile d’obtenir conjointement des performances en termes d’augmentation de production et en termes écologiques que dans le modèle conventionnel ? Quels modes d’organisation permettraient de mettre en commun la terre pour atteindre des surfaces d’exploitation viables ? Sur quel nouveau type de conseil agricole repose une telle modernisation, plus intensive en connaissance qu’en capital ? Les transformations nécessaires en aval du système alimentaire (maîtrise de la croissance de la demande, rediversification des matières premières utilisées par l’industrie, par exemple) seront-elles possibles ? Malgré le nombre important d’expériences locales en agroécologie menées par des ONG ou des centres de recherche, et en dépit du nombre élevé d’hectares concernés, il est encore impossible aujourd’hui de répondre à cette série de questions. Certaines méta-analyses (Pretty et al. 2011) laissent entendre que les trajectoires de transformation agroécologique des systèmes agricoles permettent d’atteindre des rendements importants, mais leur significativité statistique est encore critiquée.

Chacun des deux modèles fait donc un pari différent qui lie entre elles les dimensions économiques (production, compétitivité), sociales (emploi, accès à l’alimentation) et environnementales de la transformation que connaîtront les systèmes agricoles et alimentaires. L’un repose plutôt sur la poursuite des tendances des années passées (croissance de la demande alimentaire avec le niveau de revenu, industrialisation de l’élevage, spécialisation par bassins de production…) et met en avant la nécessité de progrès technologiques pour assurer la croissance des rendements, et donc de la production mondiale censée entraîner également la croissance économique des pays où l’économie repose encore largement sur le secteur primaire. L’autre met l’accent sur la non-durabilité du scénario tendanciel, que ce soit d’un point de vue environnemental ou social, au point que la viabilité économique du secteur en soit elle-même affectée : il préconise donc l’infléchissement concomitant de toutes les tendances à l’œuvre en amont et en aval du secteur alimentaire (Mc Intyre 2008 ; De Schutter 2010).