Agriculture : comment se nourrira un monde réchauffé ?

Par Sébastien TREYER
Comment citer cet article
Sébastien TREYER, "Agriculture : comment se nourrira un monde réchauffé ? ", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 25/07/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part2/agriculture-comment-se-nourrira-un-monde-rechauffe


Alors que les cinquante dernières années ont connu une tendance lourde de baisse des prix des grandes matières premières agricoles, qui avait fait sortir l’agriculture des radars des stratégies de développement économique au Nord comme au Sud, la question agraire a fait son grand retour dès 2007 dans l’agenda des bailleurs de l’aide au développement : après vingt années d’éclipse, le rapport annuel de la Banque mondiale sur le développement (Banque mondiale 2008) recommande de remettre les enjeux de productivité, de revenus et d’emploi agricoles au cœur des stratégies macroéconomiques des pays les moins avancés mais aussi des grands pays émergents comme l’Inde ou la Chine, où la main d’œuvre agricole est encore très importante. Dans ces pays, un dollar investi dans l’agriculture réduirait davantage la pauvreté qu’un dollar investi dans n’importe quel autre secteur. Ce retournement de perspective chez les économistes du développement a précédé les crises alimentaires de 2008 (les pics de prix des matières premières agricoles avaient alors provoqué des mouvements d’agitation politique dans de nombreux pays dépendant des importations, comme l’Egypte, le Sénégal ou Haïti), qui ont encore amplifié la place occupée par l’agriculture et l’alimentation dans les débats internationaux : même si leurs causes sont multiples, elles semblent signifier que la demande alimentaire mondiale, toujours croissante, commence à entrer en tension avec les capacités de production, qui varient nécessairement en fonction du climat ; ces crises remettent surtout en lumière le fait que la sécurité alimentaire est encore loin d’être assurée pour plus de 850 millions d’habitants de la planète, et que l’accès à l’alimentation est encore très inégal, alors que la production alimentaire mondiale a accompli l’exploit d’augmenter plus vite que la population au cours des dernières décennies. L’interprétation des tendances sur les grands équilibres mondiaux est en fait au cœur de controverses majeures : les tensions entre disponibilités et besoins alimentaires dans un monde aux ressources limitées seront-elles un fait structurant des prochaines décennies ? Les relents malthusiens de cette question invitent à la traiter avec précaution : la focalisation sur la nécessaire augmentation de la production agricole à l’échelle mondiale ne tend-elle pas à présenter comme inévitables certaines options techniques ou organisationnelles pour les systèmes agricoles et alimentaires, au détriment de modèles alternatifs ?

Les enjeux environnementaux sont au cœur de ces controverses sur la sécurité alimentaire du monde de demain : le concept de limites de l’écosystème planétaire (« planetary boundaries », Rockström et al. 2009) montre à quel point le système alimentaire est à la fois un facteur moteur de la dégradation de l’environnement mondial et un secteur très vulnérable à cette dégradation (pollution et surexploitation des ressources en eau, dégradation des écosystèmes et des sols, contribution aux émissions de gaz à effet de serre et dépendance face aux évolutions climatiques, dépendance aux énergies fossiles pour la production d’engrais azotés…). Comment ces enjeux environnementaux de long terme doivent-ils être pris en compte dans l’agenda international agricole et alimentaire ? Renouvellent-ils la question malthusienne, ou bien ne font-ils que la confirmer ?

Cet article revient d’abord sur le modèle de la révolution verte des cinquante dernières années et sur ses effets, pour éclairer les principales trajectoires proposées pour le futur. Il met ensuite en évidence les questions structurantes spécifiques auxquelles seront confrontées les grandes régions du monde. Il conclut en montrant que ces questions soulèvent des enjeux de coordination internationale divers, traités selon des perspectives très différentes selon les enceintes où elles sont débattues.