Agriculture : comment se nourrira un monde réchauffé ?

Par Sébastien TREYER
Comment citer cet article
Sébastien TREYER, "Agriculture : comment se nourrira un monde réchauffé ? ", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 22/01/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part2/agriculture-comment-se-nourrira-un-monde-rechauffe

Etant donné que des modèles techniques et politiques de modernisation agricole différenciés et spécifiques prennent forme selon les régions, différents modes de coordination internationale paraissent nécessaires (Lérin et Louafi 2012). Entre controverse mondiale sur les modèles technico-organisationnels de la modernisation agricole et interdépendance accrue en termes d’échanges internationaux, où se joue la gouvernance du système alimentaire mondial ? Le financement public ou philanthropique de la recherche agricole internationale, par exemple, est traversé par les controverses entre modèles, face auxquelles une stratégie active de diversification du portefeuille d’innovations semble s’avérer pertinente. En matière d’aide publique au développement, les stratégies de développement des bailleurs ou des Etats sont également bien obligées de parier sur un modèle ou un autre : dans cette perspective, l’agenda post 2015 de l’ONU relatif aux objectifs du développement durable offre l’opportunité d’engager un véritable processus d’apprentissage mettant en regard les différentes situations nationales, au Nord comme au Sud, pour apprendre collectivement des expérimentations de transformation agricole et alimentaire des différents pays, mais aussi pour faire en sorte que les gouvernements soient davantage comptables de leurs choix stratégiques devant la société civile nationale et globale. C’est aussi la logique de la réforme du Comité pour la sécurité alimentaire des Nations unies, qui donne à la société civile une place inédite dans une enceinte intergouvernementale pour la formulation de lignes directrices pour les politiques nationales, par exemple sur l’accès au foncier (Brun et Treyer 2014). La logique prudente d’expérimentation et d’apprentissage, défendue par exemple par le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD) de l’Union africaine, semble cependant bien faible face au poids d’initiatives comme l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (Alliance for a Green Revolution in Africa, AGRA) ou la New Alliance, légitimées depuis 2008 par les décisions du G8 et du G20, qui se focalisent quasi exclusivement sur l’accès aux intrants chimiques. Par ailleurs, les stratégies nationales restent très dépendantes des contraintes ou des marges de manœuvre liées à la régulation internationale des échanges commerciaux agricoles : alors que l’Organisation mondiale du commerce (OMC) n’a connu qu’un timide sursaut à Bali en 2013, donnant notamment à la politique de stocks nationaux de l’Inde un sursis de quatre ans, les décisions prises au G8/G20 reconnaissent l’importance d’un système international de suivi et de transparence sur les stocks (système d’information sur les marchés agricoles, AMIS), qui permettrait de mieux anticiper les tensions entre offre et demande et de réduire les possibilités de spéculation sur les prix agricoles, mais celui-ci n’a pas réellement été mis en œuvre depuis lors. S’il est reconnu par tous les acteurs, qu’ils soient pour ou contre l’agenda global de libéralisation, que la construction de marchés communs régionaux constitue un progrès pour la sécurité alimentaire et le développement économique, on est bien loin d’un accord de coordination sur les politiques commerciales agricoles, tant sont grandes les divergences, entre ces mêmes pays, entre demandes d’accès aux marchés extérieurs et affirmation de la souveraineté des Etats en matière de protection temporaire ou permanente de leurs marchés et secteurs agricoles. Alors que le changement climatique sera l’une des forces majeures de transformation de ces échanges internationaux et que l’agriculture est responsable de près de 30 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, ce secteur est pour l’instant tenu le plus possible à distance des discussions politiques au sein de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (1992), par crainte d’importer dans la négociation climatique ces insolubles controverses commerciales. La fragmentation de ces enceintes de coordination constitue paradoxalement une chance pour l’agriculture et la sécurité alimentaire, car elle permet des avancées sur certains des registres majeurs de ce problème global, dans des périodes où d’autres ne peuvent qu’être maintenus silencieux ou dans un format exclusivement technique pour ne pas courir le risque d’un blocage total. Il paraît cependant peu probable que ce monde sous contrainte du changement global puisse faire l’économie d’un accord multilatéral de régulation (et non seulement de libéralisation) des échanges alimentaires entre grandes régions.