Agriculture : comment se nourrira un monde réchauffé ?

Par Sébastien TREYER
Comment citer cet article
Sébastien TREYER, "Agriculture : comment se nourrira un monde réchauffé ? ", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 21/03/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part2/agriculture-comment-se-nourrira-un-monde-rechauffe

Comment cette controverse mondiale entre deux grands modèles s’incarne-t-elle dans les contextes historiques, politiques, économiques et écologiques différenciés des grands ensembles régionaux de la planète ? Quels que soient les modèles qui seront choisis dans ces régions, il faut déjà tenir compte de certaines transformations inéluctables de la structure des échanges alimentaires mondiaux. Alors que seulement 10 % environ de la production de biomasse agricole fait aujourd’hui l’objet d’échanges entre grandes régions, tous les scénarios montrent une tendance lourde d’amplification des déficits ou des excédents structurels, et donc de ces échanges (Paillard et al. 2011 ; Freibauer et al. 2011).

En Asie, au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, les limites du potentiel de sols cultivables sont déjà atteintes, et ce d’autant plus que les ressources en eau sont rares dans nombre de ces pays et que les sols subissent une importante dégradation (érosion, mais aussi perte de fertilité ou salinisation), alors que la main d’œuvre agricole est encore souvent pléthorique (Egypte, Chine ou Inde, par exemple). Par ailleurs, ces régions connaissent déjà des niveaux de rendement très élevés, et la possibilité de les maintenir au même niveau paraît être le principal défi agronomique face au changement global (impacts du changement climatique, dégradation de la biodiversité). La croissance démographique et l’augmentation des revenus conduiront à une demande alimentaire croissante, tant en produits animaux que végétaux, alors que la production primaire rencontrera de nombreuses limites, quel que soit le modèle technique envisagé. Structurellement importateurs nets de biomasse alimentaire, ces pays commencent déjà à développer des stratégies pour devenir exportateurs de produits transformés et maintenir ainsi à flot leur balance commerciale. Néanmoins, ils devront également réussir à identifier un gisement d’emplois et de revenus pour les très nombreux agriculteurs auxquels les autres secteurs de l’économie ne sont pas certains de pouvoir offrir de meilleures opportunités : toutes les options, y compris celle de l’agroécologie, méritent d’être considérées pour que l’agriculture et l’agroalimentaire puissent également être d’importants secteurs d’emploi.

A l’autre extrême, l’Amérique du Nord et du Sud, la Russie, et même l’Australie, disposent d’un potentiel cultivable important (qui pourrait même être accru par le changement climatique), et peuvent encore augmenter les rendements de leurs terres, alors que la demande alimentaire ne devrait pas connaître de nouveau boom. Ces pays se voient donc comme les grands exportateurs structurels des prochaines décennies. Ils sont engagés dans une course à l’amélioration des rendements afin d’avoir le secteur agricole le plus compétitif pour nourrir les grandes régions de demande que seront l’Asie et l’Afrique du Nord. Les conditions écologiques et, pour certains pays (en Amérique latine notamment), les conditions sociales de cet accroissement de la production ne doivent cependant pas être négligées : face à l’impératif de compétitivité pour l’export, restera-t-il un espace politique pour rechercher des modèles techniques et organisationnels permettant également de garantir des bénéfices sociaux locaux ou la viabilité écologique de la production ?

Cette dernière question est au cœur du débat européen sur la politique commune en matière agricole et alimentaire : alors qu’une partie du secteur agricole ne voit son salut que dans la participation à la course engagée pour nourrir l’Asie ou la Méditerranée, de nombreuses autres voix s’élèvent pour souligner que la modicité des marges de manœuvre pour augmenter les rendements étant donné les niveaux élevés déjà atteints. Selon elles, il est impossible, dans ces conditions, de rivaliser avec les gains de productivité des régions citées au paragraphe précédent. Vu les ressources limitées dont dispose l’Europe par rapport à ces pays (en terres, mais aussi en énergie fossile pour produire les engrais), est-il encore raisonnable de rechercher les dernières réserves d’augmentation de la productivité, et ne faut-il pas plutôt viser une position de région pionnière en matière de transition vers une agriculture durable ? Le ministre français de l’Agriculture a ainsi proposé depuis 2012 de faire de la France la championne de l’agroécologie, mais les obstacles et résistances face à une telle trajectoire de changement sont nombreux (Guillou 2013). Les mouvements européens paysans, environnementaux et de solidarité internationale, qui défendaient une politique agricole commune de transition vers l’agroécologie ont également dû faire face à ces verrouillages techniques, organisationnels et politiques. Le débat européen est donc encore très incertain, entre injonction à l’amélioration de la compétitivité à travers l’augmentation des rendements et projets de transition.

Enfin, c’est en Afrique subsaharienne que la révolution verte a été le moins diffusée, notamment parce qu’il n’était plus question, en période d’ajustement structurel, d’avoir recours aux subventions et aux outils publics qui avaient ailleurs permis sa mise en œuvre. Mais d’autres contraintes, écologiques, sociales, et relatives à la sécurisation foncière, expliquent aussi que les rendements moyens dans cette région restent encore trois fois moins élevés qu’en Asie ou en Amérique latine. Les niveaux d’utilisation d’engrais sont très faibles et la moindre augmentation de la fertilisation permettrait d’améliorer la productivité de manière substantielle. Mais suffit-il de mettre en place les institutions et moyens techniques de la révolution verte en Afrique pour assurer la sécurité alimentaire et le développement économique du continent ? Le défi est particulièrement ardu pour ces pays où la croissance démographique est très importante, même si le potentiel d’accroissement de la production est très élevé : il faut identifier une trajectoire de modernisation agricole qui garantisse à la fois des structures d’exploitation agricole suffisamment grandes pour être viables, tout en maintenant des niveaux d’emploi en agriculture et dans le secteur de la transformation alimentaire permettant d’absorber la main d’œuvre disponible, et des exploitations suffisamment adaptées à leurs conditions écologiques pour ne pas mettre en péril les écosystèmes tropicaux fragiles sur lesquels elles reposent ; et cela tout en garantissant une augmentation de la production suffisamment rapide pour ne pas être obligé d’importer massivement des produits agricoles qui assureraient l’approvisionnement alimentaire mais concurrenceraient la production locale sur le marché intérieur. Entre agroécologie et révolution verte, entre agriculture familiale et agrobusiness, les débats sur les modèles à adopter font donc rage, les gouvernements de la plupart des pays étant en général plus convaincus par le retour sur investissements en misant avant tout sur l’augmentation massive de la production que par des modèles techniques et organisationnels nécessitant un design plus complexe. De leur côté, les ONG représentant les petits agriculteurs ainsi que certains analystes, bailleurs et ONG du Nord invitent à considérer les bénéfices de modèles agroécologiques qui commencent à faire leurs preuves dans différents types de contextes en Afrique, et notamment en matière de résilience pour les agriculteurs familiaux (De Schutter 2010).