La frontière boliviano-paraguayenne : des contentieux historiques aux dynamiques d’intégration énergétiques

Par Laurent Lacroix et Laetitia Perrier-Bruslé
Comment citer cet article
Laurent Lacroix et Laetitia Perrier-Bruslé, "La frontière boliviano-paraguayenne : des contentieux historiques aux dynamiques d’intégration énergétiques", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 25/07/2016, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part3/la-frontiere-boliviano-paraguayenne

L’Amérique du Sud est une région où les contentieux frontaliers ont la vie dure : entre la Bolivie et le Chili, entre le Chili et le Pérou, entre la Colombie et le Pérou, les revendications frontalières sont toujours vives. Ailleurs, il aura fallu plus de cinquante ans pour que le Pérou et l’Équateur parviennent à un accord sur leur frontière amazonienne (en 1998) et plus de soixante-dix ans pour que le 27 avril 2009 la Bolivie et le Paraguay signent un traité de démarcation frontalière qui entérine la fin d’un contentieux frontalier né de la guerre du Chaco (1932-1935). Les présidents bolivien et paraguayen ont reçu des mains de la présidente argentine le mémoire final sur la démarcation des limites internationales entre les deux pays qui scelle le traité de paix conclu en 1938. Que tout ce temps ait été nécessaire pour partager un espace désertique situé dans les marges des deux pays révèle la complexité du jeu frontalier en Amérique du Sud, tendu entre les rêves bolivariens d’intégration et la défense de la souveraineté du territoire.

La question de la frontière boliviano-paraguayenne illustre cette tension caractéristique de l'espace sud-américain dans le contexte particulier d’une région ultra-périphérique, le Chaco bolivien et paraguayen. Dès l’histoire coloniale, le Chaco constitue une solution de continuité entre les territoires espagnols tournés vers le Pacifique et ceux centrés vers l’Atlantique. En 1661, la division de la Grande Audience de Charcas, étirée du Pacifique à l’Atlantique, en deux audiences, celle de Charcas (future Bolivie) et celle de Buenos Aires (qui allait donner naissance au Paraguay, à l’Uruguay et à l’Argentine) entérine cette disjonction centrale.

La voie magistrale de désenclavement des hauts plateaux boliviens est la route de l’argent de Potosi qui remonte vers le nord et file vers le Pacifique. Seul un chemin de mules part en direction de l’Atlantique. Il passe par Salta et Tucuman en longeant et en évitant le Chaco paraguayen. Les conditions arides et les tribus hostiles (Chirguanos, Omaguacas) expliquent en partie la création de ce glacis. Même la rivière Pilcomayo qui part des piémonts andins boliviens pour rejoindre le fleuve Paraguay à Asunción ne sera pas la voie de désenclavement vers l’Atlantique dont rêvent les dirigeants boliviens après la perte du Pacifique (1904). La guerre du Chaco renforce le caractère répulsif de la région dans la mémoire collective des deux pays. Plus de 100 000 hommes ont péri dans l’un des conflits les plus meurtriers de l’histoire sud-américaine. En Bolivie, un dixième de la population active masculine ne reviendra pas de ce désert où l’on se battait pour de supposés gisements de pétrole.

Tout contribue à faire de l’espace frontalier boliviano-paraguayen une zone de disjonction à l’heure de l’intégration et des corridors bi-océaniques. Aux portes du Marché commun du sud (MERCOSUR), les deux seuls pays enclavés du continent ont tout intérêt à construire une alliance stratégique pour faire de l’ancien glacis une zone d’interface dans les nouveaux schémas d’aménagement continentaux. Mais comment passer des vieux contentieux frontaliers aux dynamiques d’intégration ? Comme cela a déjà été le cas dans le passé, les ressources naturelles de la Bolivie servent de monnaie d’échange dans les projets d’intégration : du gaz contre des routes, tel est l’un des axes de la politique bolivienne qui coïncide avec les besoins énergétiques du Paraguay. Cependant, malgré les intérêts communs des deux pays, la frontière reste un thème sensible et les débuts d’une coopération bilatérale s’accompagnent de quelques frictions.