Le conflit thaïlando-cambodgien : L’affaire du temple Preah Vihear

Par Pavin Chachavalpongpun
Comment citer cet article
Pavin Chachavalpongpun, "Le conflit thaïlando-cambodgien : L’affaire du temple Preah Vihear ", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 21/08/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part3/conflit-thailando-cambodgien-?page=show

Comme le dit un adage thaïlandais, « on choisit ses amis, on ne choisit pas ses voisins ». Les relations entre Bangkok et Phnom Penh en sont une parfaite illustration. Le 22 avril 2011, de nouveaux affrontements entre les deux pays ont eu lieu. Le conflit a déjà fait plusieurs dizaines de morts et plusieurs centaines de blessés civils et militaires. Les affrontements armés ne semblent pas près de cesser et sont considérés comme les plus graves dans la région depuis l’instauration de l’Association des nations de l'Asie du Sud-Est (ASEAN) en 1967. L’organisation asiatique, dont sont membres la Thaïlande et le Cambodge, s’est déclarée inquiète. La situation, très critique, pourrait avoir de terribles conséquences sur la sécurité de la région.
 
Quelles sont les causes sous-jacentes de la confrontation thaïlando-cambodgienne ? En 1962, Phnom Penh et Bangkok revendiquent tous deux la propriété du temple de Preah Vihear, vieux de neuf cents ans, également connu sous son nom thaï de Phra Wihan, auprès de la Cour internationale de justice (CIJ). Celle-ci se prononce en faveur du Cambodge et la Thaïlande reçoit l’ordre de retirer ses troupes de la zone. Pendant un demi-siècle, bien que sa population en garde un souvenir amer, Bangkok ne remet pas en cause la décision judiciaire. A l’annonce de jugement de la CIJ, le Premier ministre thaïlandais, Field Marshal Sarit Thanarat (1959-1963), avait déclaré : « Il en coûtera du sang et des larmes, mais un jour nous récupérerons le Phra Wihan ». La question du temple est restée en sommeil pendant des années jusqu’à ce qu’en juin 2008, le Cambodge parvienne à faire classer le temple au patrimoine mondial de l’UNESCO, réveillant ainsi la ferveur nationaliste de part et d’autre de la frontière.



En Thaïlande, l’affaire du temple a été politiquement récupérée et utilisée comme une arme contre les opposants au régime en place. Aujourd’hui, le cœur du conflit est moins la perte du Preah Vihear que les 4,6 km2 de territoire contigus au temple dont Bangkok et Phnom Penh se disputent la souveraineté. Lorsque le gouvernement thaïlandais de Samak Sundaravej (janvier-septembre 2008) – perçu comme un mandataire de l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra (2001-2006) – a appuyé la demande du Cambodge de faire inscrire le temple sur la liste des sites classés au patrimoine mondial de l’UNESCO, les nationaux-royalistes anti-Thaksin ont, sans aucune preuve, accusé Samak de sacrifier les 4,6 km2 sur l’autel des intérêts économiques de Thaksin au Cambodge. A Paris en 2008, Nopadon Pattama, ministre des Affaires étrangères thaïlandais et ancien avocat personnel de Thaksin, avait signé conjointement avec le Cambodge un communiqué exprimant l’engagement thaïlandais à soutenir la candidature du temple à l’UNESCO. Cela a contribué à attiser la flamme nationaliste en Thaïlande. Les ennemis de Thaksin, vêtus des chemises jaunes de l’Alliance du peuple pour la démocratie (PAD, People’s Alliance for Democracy), ont accusé Samak et Nopaddon de « vendre le pays » au Cambodge. La PAD a organisé des marches de protestation durant plusieurs mois dans le but de renverser le régime de Samak. Noppadon a finalement dû se résoudre à quitter son poste de ministre des Affaires étrangères. « Je ne suis pas un traître » a-t-il déclaré au moment de quitter ses fonctions.
De 2008 à mai 2011, huit affrontements armés ont opposé le Cambodge et la Thaïlande, le dernier en cours ayant été le plus violent. Il y a quelques années, le temple de Preah Vihear avait servi à écarter Thaksin et ses alliés politiques du pouvoir. Aujourd’hui, celui-ci est utilisé pour d’autres objectifs politiques : le conflit contre le Cambodge fournit à l’armée thaïlandaise un excellent prétexte pour justifier son hégémonie dans la vie politique du pays.

Le 22 avril 2011 à l’aube, la matinée paisible du vendredi dans la province de Surin au nord-est de la Thaïlande a été perturbée par des échanges de coups de feu entre les troupes thaïlandaise et cambodgienne. On ne connaît pas les véritables causes de ces derniers affrontements armés mais les adversaires s’accusent mutuellement d’avoir engagé le combat et d’entretenir des hostilités. « Les soldats cambodgiens ont ouvert le feu avec des fusils d’assaut et ont commencé à nous cribler de balles » affirme le général Prawit Wongsuwon, ministre thaïlandais de la Défense. Il ajoute : « Je pense que le Cambodge a cherché à reprendre des temples situés à la frontière ». Au même moment, Phnom Penh accuse les troupes de Bangkok d’envahir son territoire. « Les troupes thaïlandaises ont traversé la frontière et attaqué nos bases militaires » a déclaré Chhum Socheat, porte-parole du ministère cambodgien de la Défense. Cette déclaration a été suivie d’une note de son ministre Hor Namhong au Conseil de sécurité des Nations unies sur ce qu’il nomme un « acte délibéré d’agression ». « Les projectiles thaïlandais ont atterri à 21 km de la frontière sur le territoire cambodgien » peut-on lire dans cette note, rendue publique à Phnom Penh.
A première vue, les tensions à la frontière thaïlando-cambodgienne ne sont qu’une dispute de plus entre les deux voisins mais si l’on regarde de plus près, on peut voir en elle la lente agonie du régime en place à Bangkok. Premièrement, la reprise récente des combats a fourni aux militaires de ce pays l’occasion rêvée de s’arroger le contrôle exclusif de la politique étrangère vis-à-vis de « l’ennemi numéro un du pays ». Au cours des mois, l’armée thaïlandaise s’est engagée dans une lutte sévère contre le gouvernement d’Abhisit Vejjajiva (en poste depuis décembre 2008) et le ministère des Affaires étrangères en vue de dominer la politique du pays à l’égard du Cambodge. Pour les militaires, peser sur la politique étrangère est crucial : cela légitime leur rôle politique et leur confère une véritable autorité au moment de la prise de décision.
Les derniers affrontements sont tombés à point nommé. L’instabilité – a fortiori la guerre – à la frontière offre l’opportunité de justifier la requête adressée par l’armée à l’UNESCO de reporter la discussion autour du plan cambodgien de gestion de la zone voisine de Preah Vihear. Le 35e Comité du patrimoine mondial (WHC, World Heritage Committee) doit se réunir du 19 au 29 juin à Paris. La Thaïlande a insisté pour que l’attribution des 4,6 km2 ait été tranchée avant le début des discussions. Une reprise du conflit armé entre la Thaïlande et le Cambodge pourrait être une manière délibérée de forcer la révision de l’agenda du WHC. De surcroît, la confrontation armée a mis en évidence le besoin de sécurité nationale. La tradition thaïlandaise veut que le pays ait en temps de crise besoin de leaders forts pour parer aux menaces étrangères. Dans cette optique, les militaires pourraient avoir reproché au gouvernement d’Abhisit de se satisfaire d’une méthode « douce » face au Cambodge. L’armée veut gérer seule le conflit thaïlando-cambodgien et a bien l’intention pour arriver à ses fins de déprécier les rôles du gouvernement et du ministère des Affaires étrangères.

Les affrontements ont éclaté un peu moins de deux mois avant les élections législatives, très attendues, qui se tiendront le 26 juin prochain. L’armée, qui craint que Thaksin et ses hommes ne retrouvent le pouvoir à cette occasion, n’a jamais été favorable à ce vote qui pourrait mettre son pouvoir en danger. Les militaires ont déjà essayé de retarder, voire d’annuler, les élections, notamment en créant une situation d’instabilité le long de la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande. L’armée voulait faire passer un message fort : le risque sérieux de guerre à l’est de la Thaïlande est sérieux et menace la souveraineté du pays. Dans ces circonstances, les militaires ont la ferme conviction que les élections sont inopportunes dans la mesure où elles pourraient accroître les « incertitudes » politiques.
Le scrutin sera probablement maintenu. Les militaires se sont donc donné une nouvelle mission : participer à la victoire d’un pouvoir hostile au Cambodge. Tout au long de la crise thaïlandaise (consécutive au coup d’Etat de septembre 2006 qui a évincé le Premier ministre Thaksin), Thaksin et ses chemises rouges ont été considérés comme opposés aux intérêts thaïlandais et favorables au Cambodge. Par conséquent, il serait inconcevable que la relation avec le Cambodge soit gérée par un gouvernement « rouge » et que les militaires n’aient plus leur mot à dire. L’armée s’est donc engagée sur le front politique. Sn chef, le général Prayuth Chan-ocha, est désormais un homme politique à plein temps et administre la Thaïlande depuis sa caserne. Un coup d’Etat reste envisageable si les résultats des élections ne conviennent pas à l’élite militaire et politique. Le 21 avril 2011, la panne de télévision liée à un incident technique qui a touché tout le pays avait déjà suscité des rumeurs de coup d’Etat. La présence militaire au sein de la vie politique thaïlandaise n’a jamais été aussi forte.

Enfin, le tapage autour de l’intervention de l’Indonésie dans le conflit thaïlando-cambodgien (Jakarta assure actuellement la présidence tournante de l’ASEAN) au sujet du rôle de médiateur de l’organisation interrégionale et des nouvelles approches du problème (la Thaïlande campant fermement sur sa conception bilatérale du conflit) n’est rien d’autre que la manifestation du comportement obstiné de l’armée et de sa lutte pour conserver sa position de force alors que les choses ont commencé à évoluer à Bangkok.
Ensuite, l’armée thaïlandaise gagnerait à prendre en compte deux données. Tout d’abord, le Cambodge a cessé d’être passif et refuse de se laisser intimider par son voisin thaïlandais, qui se prétend plus développé et plus moderne, voire supérieur à lui. Deuxièmement, les Thaïlandais sont de plus en plus opposés à l’intervention des militaires dans la vie politique. Les démocrates que compte le pays ne seraient pas sans réagir à un éventuel refus de reconnaître les résultats des prochaines élections législatives ou encore à un coup d’Etat.

Traduit par Emeline Juillard