Costa Rica/Nicaragua : l’impossible apaisement ?

Par Kevin Parthenay
Comment citer cet article
Kevin Parthenay, "Costa Rica/Nicaragua : l’impossible apaisement ?", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 25/08/2016, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part3/Costa-Rica-Nicaragua-l-impossible-apaisement-?page=show

La frontière entre le Costa Rica et le Nicaragua située dans la zone caribéenne du fleuve San Juan a connu de nombreuses redéfinitions depuis la signature du « traité des limites » (1858). Cette délimitation territoriale tient son origine des indépendances et notamment de l'annexion des provinces de Nicoya et Guanacaste par le Costa Rica en 1824. Pour comprendre le différend qui oppose aujourd’hui les deux pays, on ne pourra occulter la tension ancienne et toujours latente qu’à provoqué cette zone frontalière. Le contentieux le plus récent est le dépôt en 2005 par le Costa Rica d'une requête auprès de la Cour internationale de justice (CIJ), à la suite de violations de ses droits de navigation sur le fleuve San Juan. L’arrêt, rendu quatre ans plus tard, réaffirmant les droits de navigation du Costa Rica ainsi que le pouvoir de régulation du Nicaragua sur le fleuve, renseigne également sur la capacité limitée des deux parties à résoudre ce différend frontalier par la voie diplomatique.

L’incursion de l’armée nicaraguayenne, le 18 octobre 2010, en territoire costaricain a réactivé la tension existante à travers notamment la « dispute de l’île Calero ». Côté nicaraguayen, la présence des troupes armées répond à un double objectif : lutter contre le narcotrafic et assurer la protection des agents assurant les activités de dragage sur le fleuve San Juan. En effet, l’absence de régulation par les deux Etats a fait de cette zoneun vecteur important du trafic de drogue entre la Colombie et le Mexique. Trois jours après l’incursion, la Présidente du Costa Rica, Laura Chinchilla, a répondu par l’envoi de cent cinquante policiers armés à la frontière et ainsi officialisé le différend entre les deux Etats. La seconde incursion de Managua, le 1er novembre 2010, a conduit le Costa Rica à introduire une demande de médiation auprès de l’Organisation des Etats américains (OEA), un recours accepté par son Secrétaire général, José Miguel Insulza.

L’incursion militaire n’est cependant pas l’unique source du contentieux entre le Costa Rica et le Nicaragua. Premièrement, les activités de dragage menées par Edén Pastora (ancien guérillero sandiniste, plus récemment ministre du Président nicaraguayen Daniel Ortega) ont contribué à exacerber les tensions. Selon la partie costaricienne, le dragage nicaraguayen constitue une tentative de détournement du fleuve, qui a pour objectif de relier le San Juan à la lagune « de los Portillos » afin de créer un accès direct à la mer pour le pays. Précisons que dans cette zone caribéenne, le Nicaragua ne dispose pas de port de commerce et doit utiliser, pour ses importations « lourdes », des centres portuaires voisins, notamment celui de Limón. Par ailleurs, la volonté de construction d’un canal alternatif au Canal de Panama reste toujours très présente au Nicaragua, comme l’a montré la réactivation du projet en 2006 par l’ancien Président Enrique Bolaños. Second motif : les dommages environnementaux. Le Costa Rica accuse le Nicaragua, en s'appuyant sur les constatations du Secrétariat de la convention internationale RAMSAR (convention portant sur les zones humides d’importance internationale), d’avoir détruit une zone de forêt fluviale et accumulé les dépôts des sédiments extraits du dragage sur le sol costaricien.

A partir de là, les deux parties sont rapidement entrées dans une spirale du conflit alimentées par des actes réciproques de provocation. Dans cet engrenage, les éléments subjectifs se sont progressivement superposés aux conditions objectives de contestation. L’effort de diabolisation du voisin a très largement occupé les médias nationaux des deux pays. Le vice-président du Nicaragua, Jaime Morales, accuse ainsi le Costa Rica de devenir « hystérique » et de céder aux fantasmes de menaces permanentes venues du Nicaragua. A quelques mois des prochaines élections, Daniel Ortega instrumentalise désormais le conflit à des fins politiques. La validation par le Conseil suprême électoral de la candidature du président en exercice, qui, selon la Constitution, n’est pourtant pas autorisé à se représenter, a poussé celui-ci à surfer sur la vague nationaliste. Au Costa Rica, la forte immigration venue du Nicaragua a, depuis longtemps, fait du pays voisin un « autre hostile » justifiant ainsi la réactivation des tentatives sécuritaires. Récemment élue, Laura Chinchilla tente de renforcer sa stature de chef d’Etat en prenant des positions diplomatiques fermes. Par conséquent, cette rivalité symbolique cultivée historiquement et conjoncturellement par les deux pays tend à ériger la rivalité nationaliste au rang de variable structurelle des relations bilatérales et à cristalliser les tensions entre les deux Etats.

La capacité des organisations internationales à résoudre le conflit semble limitée. Les initiatives de médiation ont toutes connu un échec : celle de l’OEA (4 novembre 2010), devant la dénégation de compétence du Nicaragua ; celle du Président guatémaltèque Alvaro Colóm et du Mexique (16 décembre 2010), le Guatemala étant impliqué dans un contentieux administratif lié aux institutions d’intégration régionale avec le Costa Rica (Secrétariat d’intégration économique centraméricain). L’ensemble des tentatives de médiation se sont heurtées tantôt aux conditions posées par le Costa Rica de retrait des troupes nicaraguayennes pour la reprise du dialogue tantôt au relativisme nicaraguayen sur la compétence des organismes internationaux. Ainsi, l’impossible résolution diplomatique du différend a précipité son introduction à la Cour internationale de justice de La Haye le 18 novembre 2010. A la suite des premières audiences (11, 12 et 13 janvier 2011) et à la demande du Costa Rica, la CIJ a présenté les mesures conservatoires suivantes : que les deux parties s’abstiennent d’envoyer sur le territoire litigieux des agents civils (police ou sécurité) ; que le Costa Rica puisse envoyer des agents chargés de la protection de l’environnement dans uniquement en cas de nécessité ; que chaque partie s’abstienne de tout acte pouvant aggraver le différend. En fonction des conjonctures nationales, on comprendra que Laura Chinchilla et Daniel Ortega se soient tous deux empressés d’accueillir victorieusement les mesures présentées par la Cour. Toutefois, le bilan des initiatives internationales est donc plutôt mitigé, celles-ci ayant été tenues en échec par la fermeté diplomatique des deux Etats. On soulignera en particulier leur prudence et leur frilosité à imposer des mesures contraignantes pour promouvoir la reprise du dialogue.

Le retardement d’une résolution du conflit entre le Costa Rica et le Nicaragua met en péril l’intégration centraméricaine. Avec ce conflit, le Système d’intégration centraméricain (SICA) connaît son deuxième soubresaut politique de la décennie après le coup d’Etat hondurien de 2009. Malgré des déclarations officielles (du Secrétariat général, du Comité consultatif et du parlement centraméricain), l’incapacité des institutions à résoudre le conflit entre deux de ses membres est la marque d’une faiblesse manifeste. La rupture du dialogue entre les deux présidents risque, enfin, de freiner significativement l’élan intégrationniste dans la région.