Les frontières intérieures du Kenya : une contrainte pour l'accès à la terre

Par Claire MEDARD et Valérie GOLAZ
Comment citer cet article
Claire MEDARD et Valérie GOLAZ, "Les frontières intérieures du Kenya : une contrainte pour l'accès à la terre", CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 30/09/2016, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/content/les-frontieres-interieures-du-kenya-?page=show

 

« The precedent being set by communities and their leaders to deny settlement of IDPs
[Internally Displaced Persons, nda] on « their land » spells doom for the unity of this nation
. »

En réaction aux violences perpétrées en 2008 à la suite des résultats contestés des élections générales de l'année précédente, le gouvernement kenyan, en quête d’une nouvelle légitimité, s'est chargé de réinstaller les réfugiés issus de cette crise. En avril 2011, il a ainsi entrepris d’installer en Trans Nzoia des déplacés en provenance de Rongai, deux régions distinctes de la province de la Rift Valley. L’Etat a fait face à une levée de boucliers et les réfugiés à l’hostilité des leaders représentant les diverses communautés ethniques (Bukusu, Sabaot, Pokot, etc.) présentes en Trans Nzoia. Pour une fois unanimes, ces derniers ont réclamé en premier lieu la réinstallation des déplacés issus de conflits locaux. Le rattachement de chaque citoyen à une région donnée, qui correspondrait à sa terre ancestrale ou sa région d’origine, est  fréquent au Kenya. L’entreprise est d’autant plus paradoxale qu’elle se situe dans un contexte de privatisation individuelle et légale de la terre, censée aller de pair avec la libéralisation du marché (cf. Valérie Golaz, 2009, Pression démographique et changement social. Vivre en pays gusii à la fin du XXe siècle, Karthala-IFRA, Paris, 2009). Depuis les années 1990, ce type de raisonnement a présidé aux déplacements de population eux-mêmes. A l’heure actuelle, les réfugiés qui ont fui Rongai sont toujours dans l’attente d’un accès durable à la terre, tout comme les déplacés des conflits actuels ou passés et présents au Trans Nzoia. Cette représentation de régions d’origine renvoie à un cadre territorial qui suit le principe de cloisonnement des anciennes réserves coloniales. En effet, dans le contexte du peuplement européen, l’administration coloniale pour faciliter le contrôle des populations s’est appuyée sur des frontières intérieures rigides entravant des fronts agricoles et modifiant ainsi durablement le droit à la terre. Dès leur introduction, ces frontières administratives ont été contestées et renégociées. Depuis l’indépendance, malgré des déclarations de principe qui insistent sur la liberté de mouvement et d’accès à la terre de l’ensemble des citoyens kenyans (cf. Republic of Kenya, Human Settlements in Kenya. A Strategy for Urban and Rural Development, Nairobi, 1978), des stratégies politiques ont pris appui sur ces frontières intérieures héritées de la colonisation et ont contribué à en inventer d’autres. Le débat né dans les années 1960 sur le majimbo, une forme de régionalisme autochtone, réapparait dans les années 1990 et à nouveau en 2007. Il se réfère au cadre territorial colonial et à l’idée de régions d’origine. L’idéologie majimbo se décline sur plusieurs échelles. Au plan national, elle est prônée par une alliance de dirigeants politiques, issus de groupes dits minoritaires par rapport à leur poids démographique (un sujet qui suscite un vif débat à chaque recensement de population) et à la mainmise sur le pouvoir de groupes plus importants qui espèrent trouver un soutien populaire en utilisant le thème de la restitution de terres dites ancestrales. Au plan local, l’idéologie majimbo se réfère à des conflits spécifiques dont les protagonistes sont identifiés en des termes ethniques. Cette forme de régionalisme, prenant elle aussi appui sur des frontières intérieures, définit l’accès aux ressources en référence à une appartenance locale. L’impulsion nouvelle donnée à la doctrine majimbo durant les années 1990, vient de dirigeants politiques qui soutiennent le régime du président Daniel arap Moi face à la menace croissante d’une opposition pluraliste. La doctrine majimbo se caractérise alors par la revendication de dirigeants kalenjin (dont le Président fait partie - l’identité kalenjin, apparue dans les années 1940, fédère différents sous-groupes de langue proche. La référence aux identités locales qui la constituent est mobilisée en cas de besoin (cf. Gabrielle Lynch, « Negotiating Ethnicity: Identity politics in contemporary Kenya », Review of African Political Economy, 2006) sur les anciennes terres européennes de la province de la Rift Valley mais également sur d’autres territoires qui a entraîné des conflits importants et des déplacements massifs (les déplacés des années 1990, certains temporaires et d’autres permanents, sont estimés à 400 000). Dans le contexte spécifique de la campagne présidentielle de 2007, l’idéologie majimbo est promue pour la première fois par des dirigeants luo autour de la candidature à la présidence de Raila Odinga, ce qui leur a permis une alliance stratégique avec des dirigeants kalenjin. Si le terme majimbo est employé par les dirigeants luo dans un sens plus neutre, celui de fédéralisme, les violences ethniquement ciblées issues de la crise électorale soulignent qu’il a bien été compris dans le sens originel de régionalisme autochtone par ses acteurs. En pratique et depuis les années 1990, ces conflits augmentent et entrent parfois en concurrence. Selon les localités,  certaines populations sont prises à partie sur la base présumée de leur appartenance ethnique et régionale : le zoning ethnique en sort renforcé avec des répercussions récurrentes sur la sécurité des personnes. Ce type de situation se retrouve dans les différentes parties du Kenya qui ont accueilli des migrants depuis la colonisation. Pour illustrer notre propos, deux exemples qui nous montrent comment les frontières intérieures contraignent l’accès à la terre et finissent par être intériorisées.
 

Trans Mara : une frontière intérieure qui se pérennise

Le cas de la frontière Gucha/Trans Mara illustre les contrastes d’un peuplement et d’une mise en valeur à l’échelle locale où stratégies de contrôle et d’accès à la terre s’opposent (cf. Valérie Golaz, Pression démographique et changement social. Vivre en pays gusii à la fin du XXe siècle, Paris, Karthala-IFRA, 2009). Imposée par commodité administrative durant la colonisation, cette frontière introduit une rigidité spatiale en contradiction complète avec la souplesse des logiques de mise en valeur agricole et pastorale qui vont de pair avec les fronts pionniers d’une société lignagère du côté gusii et la flexibilité territoriale nécessaire à l'élevage du côté maasai. Elle contribue à promouvoir une représentation figée de domaines ethniques exclusifs, en flagrante contradiction avec une pratique et un accès à la terre négociés au fil des saisons. Après l’indépendance, l’achat ou la location de terres s’est intensifié en raison de la pression démographique en pays gusii. Ces transactions ne sont pas à proprement parler légales, la privatisation officielle de la terre n’ayant été introduite qu’à la fin des années 1980. A partir de ce moment, l’« expansion » gusii sur la terre du Trans Mara est contestée par des dirigeants maasai. Pour continuer à avoir accès à la terre maasai, située de l’autre côté de la frontière intérieure, les Gusii sont contraints de se replier sur un système de location saisonnière et de navettes quotidiennes depuis le district de Gucha. Ce système est interrompu à plusieurs reprises depuis les années 1990, mais la pratique reprend dès que la paix le permet. En 1993, 1998, 2001 et 2002, des conflits ont lieu tout le long de cette frontière contribuant à la pérenniser et à maintenir précaire l’accès des Gusii à cette région. Les rivalités traduisent l’instrumentalisation d’une idéologie autochtone, promue par des dirigeants maasai locaux, appuyées par le gouvernement central durant les années 1990. Après vingt ans de tensions récurrentes, la ségrégation introduite par cette frontière intérieure finit par être intégrée dans les pratiques des acteurs. A nouveau, comme durant la période coloniale et en dépit d’alliances et de relations économiques intenses, les Gusii sont considérés comme des étrangers en Trans Mara.


Trans Nzoia : des frontières intérieures renégociées depuis 1990

Dans le Trans Nzoia, la zone où le gouvernement avait prévu de réinstaller une partie des déplacés de 2008 fait partie d’un domaine foncier revendiqué depuis les années 1990 par les dirigeants sabaot (qui sont l’un des sous-groupes kalenjin – le terme sabaot apparaît en 1955). Sous la colonisation, les populations kalenjin du Mont Elgon ont été totalement exclues du Trans Nzoia ce qui est présenté à l’heure actuelle comme une injustice historique. Les revendications sabaot s’inscrivent dans le cadre plus large des revendications kalenjin et maasai sur l’ensemble des terres de la province de la Rift Valley anciennement possédées par les Européens. Celles-ci sont spécifiques dans la mesure où elles offrent un nouveau front de peuplement après l’indépendance. Au Trans Nzoia, d’abord mises en valeur par les familles des anciens ouvriers agricoles de la période coloniale, elles font depuis vingt ans l’objet de revendications qui se chevauchent et s’emboîtent. Dans les années 1990, des revendications sabaot apparaissent et des violences sont perpétrées par des milices à l’encontre des habitants non-sabaot des piémonts du Mont Elgon, dont la majorité de la population est alors bukusu ou kikuyu. En réponse aux revendications sabaot et aux conflits, le gouvernement a créé un lotissement agricole à leur intention à Kitalale, à une dizaine de kilomètres, près du chef-lieu de district Kitale. Aucune mesure n’est prise pour les victimes des milices sabaot. Par ailleurs, des initiatives individuelles et collectives d’acquisition de terre ont également contribué à l’implantation légale de Sabaot dans les piémonts du Mont Elgon, une zone où il devient de plus en plus difficile pour les non Sabaot de devenir propriétaires. L’apparition d’une ségrégation territoriale nouvelle et de déplacés internes locaux contribue à faire émerger une frontière intérieure qui n’existait pas auparavant. Depuis la fin du régime Moi, les revendications sabaot sur le Trans Nzoia sont toujours aussi fortes, mais aucun conflit de grande envergure n’a éclaté, du fait de l’absence de soutien du nouveau gouvernement. De nouvelles vagues de déplacés sabaot arrivent néanmoins en Trans Nzoia dans les années 2006-2008, à la suite des revendications et des conflits qui divisent les Sabaot eux-mêmes, dans le district voisin, celui du Mont Elgon (cf. Claire Médard, « Elus, miliciens et prophètes. Violences au Mont Elgon, Kenya, 2006-2008 », Politique africaine, n°109, 2008). Aujourd’hui, le Trans Nzoia est déjà un lieu d’accueil de réfugiés, puisque s’y trouvent des déplacés des années 1990 (sabaot et non sabaot) et 2000 (sabaot), dont la réinstallation durable ne fait pas partie des missions du gouvernement actuel. Dans ce contexte, il est difficile de s’attendre à ce qu’un nouveau groupe de déplacés, considérés comme des étrangers, soit accueilli de manière favorable.

L’existence de frontières intérieures est une particularité kenyane qui énonce une ethnicité en rapport à la définition d’un territoire. La notion de terres ancestrales qui en découle est d’une certaine manière une réappropriation du principe de réserve coloniale. La persistance de revendications territoriales et de conflits, suscités et instrumentalisés par certains acteurs politiques (en particulier durant les années 1990 avec la réémergence de l’idéologie majimbo), maintient et renouvelle ces frontières intérieures, qui finissent par la force des choses par être intériorisées par la population. En pratique, en période de crise, le cadre territorial prime sur le cadre juridique. Il en résulte dans le long terme une précarisation de l’accès à la terre. Pour des raisons économiques, certains s’efforcent malgré tout de se maintenir sur ces terres (par exemple les Gusii en Trans Mara). D’autres, lorsqu’ils sont en position de négocier un accès à la terre, partent ailleurs et finissent par se conformer d’eux-mêmes au zoning ethnique, ce qui revient à le conforter. La réinstallation des déplacés internes pose un problème similaire. Il s’agit non seulement de leur trouver des terres, ce dont le gouvernement a pris conscience, mais aussi de les faire accepter localement. Certains dirigeants prônent le respect de ce compartimentage pour des raisons pragmatiques alors que d’autres le font pour des raisons idéologiques (majimbo). Dans tous les cas, lorsque le zoning ethnique n’est pas respecté, la réinstallation est le plus souvent vouée à l’échec (par exemple les déplacés de Rongai au Trans Nzoia), mais rares sont les politiciens qui s’attaquent à ce qui est la racine du problème : une idéologie xénophobe qui légitime la violence.

Cet article a été publié une première fois en juin 2011 dans le Dossier du CERI dirigé par Sandrine Perrot (In)Sécurités foncières en Afrique. Débat global et enjeux locaux.
 

Références

•   GOLAZ V., « Recensements et catégories ethniques : Les enjeux politiques de la croissance démographique kenyane », Revue canadienne d’études africaines, Vol. 40, n° 3, 2006.

•   GOLAZ V., Pression démographique et changement social. Vivre en pays gusii à la fin du XXème siècle, Paris, Karthala-IFRA, 2009.

•   LYNCH G., « Negotiating Ethnicity: Identity politics in contemporary Kenya » Review of African Political Economy, Vol. 33, n° 107, 2006, pp. 49-65.

•   MEDARD C., « Il existe un droit ancestral à la terre des communautés dites autochtones (Autochtonie) », in Georges Courade, L’Afrique des idées reçues, Paris, Belin, 2006, pp.166-172.

•   MEDARD C., « Elus, miliciens et prophètes. Violences au Mont Elgon, Kenya, 2006-2008 », Politique africaine n° 109, 2008, pp. 150-166.

•   MEDARD C., «Quelques clés pour démêler la crise kényane : Spoliation, autochtonie et privatisation foncière» in J. Lafargue (dir), Les élections générales de 2007 au Kenya,Paris,Karthala-IFRA, 2008.

•    MEDARD C., « Indigenous’ lands claims in Kenya: A case-study of Chebyuk, Mount Elgon district », in Chris Alden and Ward Anseeuw (eds), The Struggle over Land in Africa. Conflicts, Politics and Change, Cape Town, Human Science Research Council (HSRC) Press, 2010, pp. 19-36.

•    REPUBLIC OF KENYA, Human Settlements in Kenya. A Strategy for Urban and Rural Development, Nairobi, Ministry of Lands and Settlement, 1978.

•    REPUBLIC OF KENYA, The Constitution of Kenya (rev2010), Nairobi, Government Printer, 2010.

•    REPUBLIC OF KENYA, The National Land Commission Bill 2010, 2010. 

Presse

•    Daily Nation, « Plan to resettle IDPs put on hold as views of local leaders sought », p. 31, 26/04/2011.

•    Daily Nation, Archevêque de Kisumu, « Settle IDPs on their land, says cleric », p. 5, 26/04/2011.

•    Daily Nation, Emma Kabiru, Nyeri, « Letter to the Editor », p. 14, 26/04/2011.

•    Daily Nation, « Murugi pledges to settle more IDPs », p. 37, 29/04/2011.

•    Daily Nation, « Draft law paves the way for crucial land agency » p. 8, 29/04/2011.