La défense face aux défis du dérèglement climatique

Par Bastien ALEX
Comment citer cet article
Bastien ALEX, "La défense face aux défis du dérèglement climatique", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 22/03/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part5/la-defense-face-aux-defis-du-dereglement-climatique

Une réflexion stratégique impulsée par les Etats-Unis

Les Etats-Unis, de par leur statut de première puissance militaire mondiale, ont souvent été en pointe sur l’étude des menaces stratégiques émergentes. La réflexion sur l’exposition du territoire aux différentes manifestations du changement climatique initiée en 2003 s’est accélérée à partir de 2005 du fait de la vulnérabilité révélée par l’ouragan Katrina. Désormais, le dérèglement climatique fait partie des préoccupations premières du Pentagone, qui l’a réaffirmé lors de la publication de la Quadriennal Defense Review 2014. Selon ce document, le dérèglement climatique « aggravera les facteurs de stress à l’étranger tels la pauvreté, les dégradations environnementales, l’instabilité politique et les tensions sociales », autant de conditions qu’il identifie comme susceptibles de laisser libre court à « l’activité terroriste et d’autres formes de violence ». Au-delà de l’analyse des menaces, le rapport soulève également la question des capacités opérationnelles : « Les impacts du changement climatique pourraient accroître la fréquence, la portée et la complexité des missions futures, y compris des activités d’appui de l’armée aux autorités civiles, et saper parallèlement la capacité d’appui aux activités de formation de nos installations nationales. » (QDR 2014). On peut donc désormais affirmer que le changement climatique constitue une composante de la doctrine de défense américaine. Cette conception est assez largement partagée par le Royaume-Uni, comme en témoigne la prise en compte croissante, depuis 2008, des menaces liées au changement climatique dans les éditions de la National Security Strategy qui mobilisent les notions de threat multiplier et risk multiplier. En témoigne également la création en 2010 d’un poste de représentant spécial pour le changement climatique occupé, fait notable, par un militaire, le contre-amiral Neil Morisetti.

La France en retrait

Malgré une étude de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) en juillet 2011 (Asencio et al. 2011) et un rapport parlementaire en 2012 (Schneider et al. 2012) identifiant les enjeux liés au changement climatique, la France reste pour sa part en retrait sur ces questions. Le traitement de la problématique semble même en recul lorsque l’on compare les deux derniers Livres blancs sur la défense et la sécurité nationale. La livraison la plus récente (avril 2013) semble délaisser quelque peu le sujet par rapport à l’édition 2008, se contentant de la mentionner sans l’approfondir, rappelant que « certaines études sur le changement climatique suggèrent que l’amplitude ou la fréquence des phénomènes extrêmes pourraient s’accroître et fragiliser davantage encore les régions aujourd’hui les plus exposées à ces phénomènes ». S’il souligne que « les conséquences régionales précises du réchauffement climatique à horizon de plusieurs décennies sont encore très incertaines », le document reconnaît que « la diminution de la superficie des glaces de mer en Arctique n’est pas sans conséquences stratégiques, et la perspective d’une utilisation régulière de nouvelles routes maritimes arctiques se rapproche ». La troisième et dernière référence au dérèglement climatique – dans un document qui compte cent soixante pages – réaffirme la nécessité de garantir « la sécurité de nos concitoyens dans des zones exposées aux aléas climatiques, notamment au travers des Accords FRANZ (France-Australie-Nouvelle-Zélande) » (Ministère de la défense 2013). En comparaison des productions américaine et britannique, ces trois occurrences peuvent être le signe d’une réflexion encore insuffisante, d’autant plus si l’on considère la zone d’influence française, le territoire ultramarin et l’ampleur de la zone économique exclusive (onze millions de km²). La vulnérabilité « climatique » à long terme de certains sites stratégiques telle la base spatiale de Kourou en Guyane, située à 4 km des côtes, mériterait d’être étudiée davantage. Pour la défense, la question du changement climatique s’est finalement longtemps réduite en France à celle de la réduction de son empreinte carbone qui pourrait toutefois impacter l’efficacité opérationnelle.

Quels impacts sur les capacités opérationnelles ?

Le changement climatique et les nouveaux risques liés soulèvent la question du maintien et de l’entretien de capacités mobilisables et déployables, notamment lors de la survenance d’aléas climatiques majeurs. Dans son dernier rapport, le Center for Naval Analyses a ainsi souligné l’importance à venir des missions d’assistance humanitaire/réaction au catastrophes (humanitarian assistance/disaster response, HA/DR) qui nécessitent l’emploi de matériels et la sollicitation de compétences dont certaines ne sont détenues que par des corps spécifiques (garde nationale, corps des ingénieurs des armées) (CNA 2014). Si l’on considère l’augmentation à venir des phénomènes climatiques extrêmes et la contraction des budgets de défense en Europe, il y a là une interrogation sur les capacités de réaction et de résilience des territoires qui seront frappés par ces aléas. Selon cette même logique, l’opération « Mare Nostrum » lancé par l’Italie en octobre 2013 pour faire face à l’afflux de migrants africains coûte chaque mois près de neuf millions d’euros. L’Italie a d’ailleurs plaidé pour que cette opération soit désormais gérée et financée par l’Union européenne. Si le dérèglement climatique conduit brutalement des populations sur le chemin de la migration, ce type de dispositif sera peut-être à nouveau déployé dans certains contextes. Se pose donc la question de l’adaptation des missions de l’armée et de leur capacité à mener ces interventions avec une fréquence accrue et des moyens adéquats.

Vers un allègement du bilan carbone de la défense ?

Malgré la légitimité des approches visant à réduire les émissions, le secteur de la défense demeure à part. L’objectif premier des opérations militaires est de parvenir à un résultat optimal en minimisant les pertes humaines. La priorité reste donc la préservation de bonnes conditions d’intervention et de la sécurité du soldat sur le théâtre d’opérations. A titre d’exemple, bien que la climatisation produise des rejets de fluorocarbures dont le potentiel à effet de serre surpasse de très loin celui du dioxyde de carbone (CO2), il est impossible d’envisager de la supprimer à bord des véhicules de transport de troupes type véhicule de l’avant blindé (VAB) sur des terrains aux températures élevées. L’objectif d’efficacité est non négociable et supplante de loin les éventuelles économies de carburants ou d’énergie en opérations. L’effort doit être concentré sur l’efficacité énergétique des installations et infrastructures, les marges de progression en la matière étant considérables.

Les industries de défense sont également concernées par cet effort de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Toutefois, la démarche des industriels du secteur relève pour l’heure exclusivement d’une adaptation de leur stratégie à un contexte général, et non d’une « volonté » de minimiser l’empreinte environnementale de leur produit. Sachant que les budgets de défense des pays développés (et tout particulièrement d’Europe occidentale) se contractent, les entreprises du secteur sont forcées d’innover, d’aller conquérir de nouvelles parts de marché, notamment dans les pays émergents, et de proposer des produits performants. Les matériels poursuivent des objectifs d’opérabilité, de robustesse, de performance et d’autonomie. Rentre ici en compte la consommation de carburants dans une optique de coût d’emploi et d’entretien, avec l’idée de réduire ce dernier tout au long du cycle de vie pour être compétitif. Si cela peut être considéré comme une contribution positive à la réduction des EGES, elle est parfaitement indirecte et s’appuie sur un raisonnement opérationnel (efficacité) et commercial (coût d’utilisation et image) bien avant d’être le fruit d’une réflexion sur le bilan carbone. Il existe aujourd’hui une écoconception mais pas de « climato-conception » (climate change conception). Les modifications liées au changement climatique ne sont pour l’heure pas intégrées dans les programmes d’armement, car elles ne sont pas considérées comme structurantes en termes de contrainte d’utilisation du produit.