La défense face aux défis du dérèglement climatique

Par Bastien ALEX
Comment citer cet article
Bastien ALEX, "La défense face aux défis du dérèglement climatique", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 23/03/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part5/la-defense-face-aux-defis-du-dereglement-climatique

L’étude des risques et menaces liés aux manifestations physiques du changement climatique d’origine anthropique est un processus en cours. Cependant, la mise en place, dans le cadre onusien, d’une coopération internationale efficace pour lutter contre les EGES rencontre d’importantes difficultés. Ces atermoiements conduisent peu à peu à décrédibiliser l’atténuation au profit de solutions d’adaptation, qui nous permettraient par la même occasion de conserver les modalités actuelles d’organisation et de fonctionnement de nos sociétés. Mais les politiques d’adaptation sont-elles si neutres (Dalby 2013) ? Certaines ne sont-elles pas porteuses de risques (Dabelko et al. 2013) ?

L’accaparement des terres : cause et conséquence du changement climatique

La modification du climat conjuguée à la croissance démographique, aux évolutions des habitudes alimentaires et aux dégradations environnementales fait peser un risque sur la sécurité alimentaire et l’approvisionnement en ressources. La logique d’adaptation face à ces risques peut pousser les Etats à développer des politiques d’accaparement des terres (land grabbing). Ce phénomène est d’ailleurs à la fois une cause et une conséquence du dérèglement climatique : une cause car la déforestation qui accompagne la mise en valeur des terres prive la planète d’une partie de sa capacité de captation naturelle du CO2 ; une conséquence car les craintes liées aux dérèglements climatiques peuvent favoriser, dans une logique d’adaptation, la captation de la ressource foncière (Seo et Rodriguez 2012).

Ces politiques sont menées par les Etats-Unis, l’Inde, les pays du Golfe, la Chine mais aussi le Royaume-Uni, tout particulièrement en Afrique qui constitue la première réserve de terres arables. Trois paramètres sont en jeu : la terre, l’eau et l’alimentation. En s’accaparant la terre, les acteurs du marché, publics ou privés – la frontière entre les deux étant parfois ténue – peuvent, lorsque l’investissement est vertueux, participer à l’essor économique et au développement de la région. Mais lorsqu’il ne l’est pas, ils conduisent les autochtones à l’exode, compromettent l’approvisionnement en eau douce des zones alentours et mettent à mal la sécurité alimentaire.

Ces pratiques ne sont donc pas sans conséquence sur la sécurité et la stabilité locale. On a pu récemment observer en Ethiopie des incidents conduisant au départ des populations autochtones suite à l’achat de terres par des investisseurs indiens. A Madagascar, la compagnie sud-coréenne Daewoo Logistics, qui prévoyait fin 2008 d’acheter 1,3 million d’hectares de terres arables pour y cultiver maïs et palmiers à huile, a dû retirer son projet sous la pression populaire après de nombreux heurts. Ceci étant, les troubles conflictuels liés aux pratiques d’accaparement des terres ne se produisent que lorsque certains paramètres sont réunis, lorsque la transaction s’est effectuée sans consultation minimale ni garanties. Sans être le paramètre central, le changement climatique vient ainsi de nouveau jouer le rôle de facteur aggravant. Développer une veille sur les corrélations entre l’accaparement des terres et le dérèglement climatique devient crucial lorsque l’on sait que l’agriculture est la première activité économique à subir les conséquences du réchauffement climatique, et qu’elle fait vivre un quart de la population mondiale.

La tentation de la géo-ingénierie

La géo-ingénierie, ou ingénierie climatique, consiste en « la manipulation délibérée de l’environnement de la planète pour contrecarrer le changement climatique d’origine anthropique » (Hamilton 2012). Elle préconise des solutions s’appuyant essentiellement sur deux méthodes : l’extraction du CO2 de l’atmosphère et la modification du rayonnement solaire. Les projets sont de natures diverses (Hamilton 2013). Pour la première méthode, ils renvoient, entre autres, à la fertilisation des océans pour favoriser le développement du phytoplancton qui capte le CO2. La seconde vise principalement à augmenter la capacité de réflexion de la lumière de la terre (albédo) à travers, par exemple, l’envoi dans l’espace de milliards de disques polis comme des miroirs afin de créer une barrière réfléchissante. La solution la plus sérieusement à ce jour reste la pulvérisation massive d’aérosols dans l’atmosphère afin de limiter la pénétration du rayonnement solaire, à la manière d’un nuage de fumée créé par une éruption volcanique.

Avec la méconnaissance de l’impact de ces solutions sur les échanges océano-atmosphériques, le cycle du carbone et donc le climat global de l’écosystème terrestre, la principale source d’inquiétudes concerne les possibilités de recours unilatéraux et d’expérimentations sauvages. La Convention sur l’interdiction d’utiliser des techniques de modification de l’environnement à des fins militaires ou toutes autres fins hostiles (1977), dite Convention ENMOD (pour environmental modification) interdit certes l’usage militaire des modifications climatiques. Toutefois, l’utilisation de ce type de procédés à des fins « civiles » n’est que partiellement régulé. Le protocole de Londres sur la prévention de la pollution des mers interdit la fertilisation des océans et un moratoire sur les techniques de géo-ingénierie a été voté en 2010 lors de la conférence de Nagoya sur la biodiversité mais ces dispositifs sont insuffisants. Si l’expérimentation du projet de géo-ingénierie britannique Stratospheric Particle Injection for Climate Engineering (SPICE) a en effet été annulée en 2012 pour des questions de brevets, une opération de fertilisation de l’océan via la dispersion de cent tonnes de sulfate de fer dans l’océan Pacifique a bien été menée par Russ George, un homme d’affaire californien, au cours de l’été 2012. Il est donc difficile de contrôler ces initiatives qui doivent être mieux régulées et plus transparentes pour éviter tout risque d’escalade entre Etats notamment en cas de catastrophes naturelles dont la survenance, alors attribuée à la géo-ingénierie, pourrait faire l’objet de tensions entre pays victime du sinistre et pays recourant à ce type de technique à grande échelle (Dalby 2014).

L’étude du changement climatique est suffisamment complexe pour s’épargner les impacts de multitude d’expériences qui seraient menées de façon chaotique sans que personne n’ait une idée précise de leurs conséquences. Si la géo-ingénierie peut apporter une contribution positive dans le cadre d’une utilisation marginale, en complément de l’atténuation, cela ne pourra être déterminé qu’après des expériences encadrées et la mise en place d’une réglementation internationale stricte et rigoureuse.

La diffusion de la maladaptation

La maladaptation est définie par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) comme une adaptation qui non seulement échoue à réduire la vulnérabilité, mais tend même à l’accroître. Les solutions « maladaptées » (digues en béton construites sur des territoires très exposés par exemple) sont désormais reconnues inefficaces à moyen terme par nombre d’experts en aménagement et vulnérabilités littorales mais continuent d’être proposées et financées (Duvat et Magnan 2014). Si le lien avec la sécurité peut sembler difficile à établir de prime abord, il est éclairant de remettre en perspective, dans le contexte de la mondialisation, le recours à ces solutions défaillantes : la diffusion de politiques et de solutions inappropriées peut en effet avoir un impact sécuritaire non marginal si les territoires qui tentent de se prémunir des effets du réchauffement climatique les adoptent, notamment dans les pays en développement, alors que les pays développés commencent à les abandonner. Les forces armées, souvent les seules à pouvoir intervenir à la suite de catastrophes naturelles, ont bien identifié cette menace (CNA 2014), mais elles ne sauraient y faire face seule, sans une prise de conscience et une mobilisation des acteurs publics à qui il revient de décider et d’assumer une éventuelle multiplication des interventions humanitaires.