La défense face aux défis du dérèglement climatique

Par Bastien ALEX
Comment citer cet article
Bastien ALEX, "La défense face aux défis du dérèglement climatique", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 21/01/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part5/la-defense-face-aux-defis-du-dereglement-climatique

Sécurité nationale et sécurité climatique

La sécurité nationale demeure la notion de référence dans l’élaboration de la doctrine et dans la définition des intérêts de puissance, stratégiques et vitaux d’un Etat. Les notions de sécurité humaine, globale puis environnementale ont par la suite été développées en réponse à ce que leurs promoteurs considéraient comme une déviance ou un dysfonctionnement de la sécurité nationale, notamment dans la protection des populations civiles. Sans remettre en cause la centralité de la notion de sécurité nationale, ce processus d’élargissement des champs concernés par les études de sécurité a progressivement conduit les Etats à tenir compte des risques sécuritaires liés, entre autres, aux aléas naturels. La sécurité environnementale se proposait alors d’explorer les liens existant entre la dégradation de l’environnement et l’atteinte à la sécurité (Maertens 2012). S’intéressant à la sécurité de l’environnement, de l’individu, de l’Etat et du système international, elle étudiait notamment les conséquences de la dépendance de nos sociétés aux ressources naturelles et les implications de cette dépendance sur le comportement et les stratégies des acteurs.

La réflexion sur la sécurité climatique s’inscrit dans le prolongement du sillon creusé par la sécurité environnementale. Elle répond au besoin de prendre en compte les incidences du changement climatique sur la sécurité, entendue dans sa définition large, à travers l’analyse du potentiel déstabilisateur du phénomène, la gestion des risques et menaces sécuritaires qui en découlent et les réponses et traitement que la survenance de telles crises nécessite.

Un potentiel de déstabilisation réel

Les risques liés au réchauffement climatique renvoient pour partie à des risques naturels – identifiés et intégrés aux politiques de développement et d’aménagement depuis des décennies – mais dont l’ampleur s’est accrue. Ce changement de perspective est lié à l’augmentation à venir des dérèglements climatiques mais aussi à la population aujourd’hui exposée, notamment sur les littoraux, la densité démographique renforçant la létalité. Ainsi, « l’élévation, le dégel du permafrost, la fonte des calottes glaciaires, le recul des glaciers, l’accroissement de la fréquence et de la portée des évènements extrêmes directement liés à la température (inondations et sécheresses, déficits hydriques des sols, vagues de chaleur, incendies et invasions d’insectes), la modification du régime des pluies et des vents, le renforcement de la fréquence et de l’intensité des orages tropicaux, des cyclones et des tornades, comme le déplacement probable de ces évènements vers des régions moins préparées et plus vulnérables représentent une menace mondiale en expansion » (Quenault 2009 : 183).

Malgré les incertitudes liées à la complexité des modèles climatiques, la modification du régime des précipitations est censée entraîner une réduction de la pluviométrie dans les zones arides et une augmentation dans les régions tempérées. La recrudescence des sécheresses dans les zones arides peut engendrer des mouvements de population dans les régions les plus vulnérables au stress hydrique et provoquer des tensions liées à la pression sur la ressource en eau potable dans le territoire d’accueil, théorie parfois évoquée pour décrypter la situation au Darfour. Dans le même temps, une augmentation des épisodes climatiques extrêmes peut occasionner des inondations d’importance susceptibles de détruire habitats et infrastructures (routes, réseau électrique, hôpitaux, télécommunications, etc.) et de causer d’importants troubles en cas de rétablissement tardif de la situation initiale. Rappelons à titre d’exemple que la défaillance des secours et de la chaîne de décision dans la gestion de la crise du cyclone Katrina en 2005 aux Etats-Unis était telle que la garde nationale avait dû faire appel à des sociétés militaires privées. Enfin, la montée du niveau des océans pose à terme la question de l’avenir des Etats insulaires et des littoraux densément peuplés, aux Etats-Unis comme au Bangladesh, et du traitement des flux de réfugiés dans un contexte de raréfaction des ressources.

Sans minimiser ces risques, il faut toutefois se distancer des discours catastrophistes contreproductifs. Les conflits germent avant tout de chose sur un terreau anthropique (tensions ethniques récurrentes, inégalités socio-économiques, administrations défaillantes, erreurs d’aménagement, déficit de prévention des risques, etc.) ; le facteur climatique ne saurait engendrer à lui seul des situations de tensions sécuritaires voire conflictuelles. Par exemple, les famines sont souvent associées aux aléas climatiques alors qu’elles dépendent davantage de facteurs politiques ou économiques (échec des programmes alimentaires, excès de spéculation) ou d’une mauvaise gestion des ressources que de leur rareté. De même, les mouvements de population liés à la survenance d’un aléa climatique ne sont pas obligatoirement sources de conflits (Salehyan et Gleditsch 2007), la détérioration de la situation dépendant grandement de l’agenda des populations migrantes et de celui des populations vivant sur le territoire d’accueil.