Entre sécurisation de l’environnement et environnementalisation de la sécurité : le défi de la sécurité environnementale à l’ONU

Par Lucile MAERTENS
Comment citer cet article
Lucile MAERTENS, "Entre sécurisation de l’environnement et environnementalisation de la sécurité : le défi de la sécurité environnementale à l’ONU", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 22/11/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part4/entre-securisation-de-l-environnement-et-environnementalisation-de-la-securité


Introduction : l’environnement au carrefour des débats sur la sécurité

Le deuxième volume du cinquième rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) consacre, pour la première fois en 2014, un chapitre intégral à la sécurité humaine. Alors que l’abondance des études recensées dans ce rapport montre l’intérêt considérable que suscite la question des impacts sécuritaires du changement climatique, le rapprochement entre problématiques environnementales et sécurité n’en est pas moins relativement récent.

En effet, dans les études stratégiques, la définition traditionnelle de la sécurité n’a trait qu’aux menaces militaires. Cependant, le regain d’intérêt observé chez les internationalistes depuis les années 1980, et surtout depuis la fin de la guerre froide et la recomposition des grands enjeux sécuritaires dans un monde post-bipolaire, a conduit à un élargissement progressif de la notion de sécurité amorcé tant par les théoriciens (en particulier par l’Ecole de Copenhague et les théories critiques) que par les praticiens. Le sujet de la sécurité – l’entité qui bénéficie de cette sécurité – ne se limite plus à l’Etat (on pense notamment au concept de sécurité humaine) et l’objet de la sécurité – la menace qui met en péril la sécurité – ne se limite plus aux enjeux politico-militaires. Les questions environnementales telles que le changement climatique, la dégradation de l’environnement ou les catastrophes naturelles, analysées comme potentiels déclencheurs de conflits ou comme menaces à la sécurité humaine, participent à cet approfondissement de la notion de sécurité.

L’environnement conteste ainsi la définition classique de ce concept telle que l’on peut la retrouver dans la charte des Nations unies, l’institution en charge de la gestion de la sécurité internationale. En effet, née après la Seconde Guerre mondiale, l’organisation a été structurée selon une division thématique du travail, chaque agence ou programme étant en charge d’une seule question. Or cette structure entrave le traitement des problématiques transversales telles que la sécurité environnementale qui porte sur les rivalités classiques qui peuvent exister entre deux parties en conflit (Etats, mais aussi communautés, villes, tribus, etc.) suite à la dégradation de leur environnement, sur la protection des hommes face aux menaces environnementales d’origines naturelles (catastrophes naturelles) ou humaines, ainsi que sur la préservation de l’environnement (en particulier en cas de conflits).

Pourtant, l’ONU manifeste son intérêt pour l’environnement et les questions de sécurité depuis les années 1980. Une branche spécifique du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) s’interroge sur les liens entre ressources naturelles et conflits depuis ses premières interventions au Kosovo à la fin des années 1990. Les départements des opérations de maintien de la paix (DOMP) et d'appui aux missions (DAM) tentent, quant à eux, de réduire l’empreinte écologique de ses missions, et de nombreux programmes onusiens établissent des liens directs et indirects entre les deux questions dans leurs publications et projets. En s’interrogeant sur la place de l’environnement dans la redéfinition des approches multilatérales traditionnelles sur la scène internationale, cet article vise ainsi à rendre compte de la manière dont l’organisation travaille sur les questions transversales complexes de sécurité et d’environnement.

A partir des conclusions tirées d’une recherche qualitative portant sur le travail onusien – analyse de la littérature grise, observation participante et entretiens –, cet article mettra en évidence la trajectoire du concept de sécurité environnementale au sein de l’organisation. Il dévoilera plus précisément comment les champs de la sécurité internationale et des politiques environnementales se rencontrent à l’ONU à travers les processus de sécurisation de l’environnement d’une part, et d’« environnementalisation » de la sécurité d’autre part. Il s’agira ainsi de comprendre comment l’environnement est construit comme un enjeu de sécurité dans le discours comme dans les pratiques d’institutions onusiennes, et de voir également comment la sécurité est progressivement pensée comme un sujet d’intérêt pour les politiques environnementales, en termes d’empreinte écologique des activités militaires notamment.