Entre sécurisation de l’environnement et environnementalisation de la sécurité : le défi de la sécurité environnementale à l’ONU

Par Lucile MAERTENS
Comment citer cet article
Lucile MAERTENS, "Entre sécurisation de l’environnement et environnementalisation de la sécurité : le défi de la sécurité environnementale à l’ONU", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 07/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part4/entre-securisation-de-l-environnement-et-environnementalisation-de-la-securité

Comme nous l’avons mentionné précédemment, le modèle de l’Ecole de Copenhague centré sur une analyse discursive de la sécurisation a été largement critiqué et enrichi depuis sa première formulation. Proposant une étude plus complexe du discours (Strizel 2007), s’intéressant plus spécifiquement aux acteurs de la sécurisation (Bigo 2005) et à leurs intentions (Floyd 2010) et invitant à observer également les pratiques de sécurisation (Balzacq 2010), plusieurs auteurs ont défini des modèles complémentaires utiles pour comprendre le cas onusien. En effet, si l’analyse des discours de l’ONU nous renseigne sur la façon dont les problèmes sont posés, il n’en reste pas moins indispensable d’observer comment l’ONU sécurise l’environnement dans la pratique.

Dans une perspective d’expansion de son agenda caractéristique des organisations internationales (Barnett et Finnemore 2004), le PNUE participe ainsi à la sécurisation de l’environnement, non seulement par la production de rapports mais également par des activités de terrain qu’il conduit en partenariat avec de nombreux acteurs onusiens – le OCHA dans le cadre de l’unité jointe sur les urgences environnementales, le PNUD et son bureau « prévention des crises et relèvement », le Bureau d’appui à la consolidation de la paix (BACP) sur ressources naturelles et consolidation de la paix ou encore avec ONU-Femmes – et extra-onusiens – notamment l’Union européenne dans le cadre d’un partenariat ONU-UE sur les ressources naturelles et la prévention des conflits, ou encore l’OTAN qui intervient au sein de l’Initiative EnvSec sur la sécurité environnementale en Asie centrale, en Europe de l’Est, au Caucase du Sud et en Europe du Sud-Est, dont le PNUE et le PNUD sont tous deux membres. Ainsi, dans la lignée des conclusions de Trombetta (2008) qui met en évidence le développement de nouvelles pratiques de sécurité tournées vers la gestion quotidienne du risque plutôt que vers des politiques exceptionnelles d’urgence – censées caractériser le secteur de la sécurité selon les auteurs de l’Ecole de Copenhague –, nous avons observé au PNUE un travail quotidien de rapprochement des problématiques environnementales et de sécurité via des pratiques d’intervention technicisées.

Les pratiques de sécurisation du PNUE reposent sur deux types d’activités principales. Tout d’abord, la branche post-conflit et gestion des désastres produit des évaluations environnementales dans des régions en conflit ou post-conflit. Le PNUE intervient également sur ce type de missions dans le cadre de l’unité jointe PNUE-Office pour la coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA) consacrée aux urgences environnementales (désastres écologiques d’origine naturelle et humaine) et de l’initiative EnvSec (Environmental Security) en charge des questions de sécurité environnementale en Europe de l’Est, dans les Balkans, le Caucase et l’Asie centrale, à laquelle il a pris part avec d’autres programmes onusiens et partenaires externes. Le principe est d’envoyer une équipe d’experts pour évaluer l’état de l’environnement et identifier les risques et opportunités qui découlent de la situation, démarche qui peut conduire à la mise en œuvre de projets d’action à plus long terme.

Ensuite, le second type de pratiques consiste en l’élaboration d’une offre de formations et la production de directives à destination des acteurs onusiens et d’acteurs politiques locaux. D’une part, le PNUE délivre des formations aux autorités locales afin de les sensibiliser aux enjeux de sécurité, d’environnement et de gestion des risques. D’autre part, il publie des fiches d’information – telles que celles produites sur l’environnement et la consolidation de la paix dans le cadre d’un partenariat entre l’ONU et l’Union européenne dont le PNUE est un membre très actif – et des cours en ligne libres d’accès – comme celui créé avec l’Institut des Nations unies pour la formation et la recherche (UNITAR) sur la base des conclusions de son étude sur l’environnement et le maintien de la paix.

Les intentions du PNUE dans cette démarche sont doubles. D’une part, une approche technique lui permet de respecter le mandat qui lui a été confié en tant qu’organisation normative dont la valeur ajoutée se mesure à son expertise, mais également d’accaparer le champ d’action en se positionnant comme l’expert de ce domaine. Il s’agit, d’autre part, d’une décision politique de contournement afin d’éviter la surpolitisation des enjeux environnementaux et les blocages souverainistes des Etats. Concrètement, les fonctionnaires du PNUE font valoir leur statut de scientifiques « neutres » et proposent des évaluations « impartiales » leur permettant d’intervenir en situation post-conflit et dans des zones de grandes tensions politiques.

Par le biais d’interventions orientées sur des questions techniques, le PNUE et ses partenaires onusiens et extra-onusiens participent donc à un processus de sécurisation de l’environnement également à l’œuvre au sein du Conseil de sécurité, comme en témoigne l’introduction des problématiques environnementales dans ses débats.