Énergie, climat et environnement : des enjeux au cœur de nouveaux paradigmes de développement

Par Mathilde MATHIEU
Comment citer cet article
Mathilde MATHIEU, "Énergie, climat et environnement : des enjeux au cœur de nouveaux paradigmes de développement", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 24/01/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part2/energie-climat-et-environnement-des-enjeux-au-coeur-de-nouveaux-paradigmes-de-developpement

Des tendances à changer…

Les tendances actuelles de consommation et de production d’énergie montrent que le chemin à parcourir vers un monde plus durable est encore long. La production de pétrole a augmenté de 40 % depuis les années 1970, celle de gaz de 170 % et celle de charbon de 180 %. Selon l’AIE, si aucune mesure n’est prise rapidement, la part des énergies fossiles dans le mix énergétique mondial sera toujours de 80 % en 2035 et la consommation d’énergie continuera à croître au même rythme que les deux décennies précédentes, soit une augmentation de 42 % par rapport aux niveaux actuels.

Un scénario ambitieux – c’est-à-dire dans lequel tous les Etats mettraient en place des mesures visant à limiter le réchauffement climatique à 2 °C conformément aux engagements pris en 2009 lors de la 15e Conférences des parties (COP 15) organisée à Copenhague – permettrait de ramener la part des énergies fossiles à 64 %, de porter la part des renouvelables à 23 %, et de maintenir la consommation d’énergie à un niveau légèrement supérieur à celui d’aujourd’hui. L’enjeu est donc considérable. Mais une simple transformation du système de production par substitution d’énergies moins polluantes aux énergies fossiles ne suffira à infléchir ces tendances. Un changement de modèle plus large, portant sur la production mais également sur la consommation d’énergie et concernant tous les secteurs de la société, est nécessaire.

… et des leviers à actionner

Les leviers de la transition peuvent être de nature technologique ou sociétale. Ils peuvent agir sur la demande, comme le permettent l’efficacité et la sobriété énergétiques, ou sur la production d’énergie, comme c’est le cas pour les énergies renouvelables (solaire, éolienne, géothermique, etc.) ou les énergies bas carbone (comme le nucléaire par exemple). Ces changements ne doivent pas être envisagés de façon cloisonnée ou disjointe ; pour que la transformation du système soit efficiente, ils doivent être engagés de manière simultanée. Les défis et leviers actionnés dépendent du secteur. Par exemple, pour « décarboner » le secteur du bâtiment, les pays peuvent mettre en œuvre des mesures d’efficacité énergétique, comme la rénovation des bâtiments existants et la réglementation thermique pour les nouvelles constructions. Il représente en France plus d’un quart des émissions de gaz à effet de serre et plus de 40 % de la consommation d’énergie finale. Un des objectifs annoncé par le gouvernement français consiste à rénover 500 000 logements par an, sur les trente millions de logements existants, afin de réduire la consommation de chauffage des Français. Au Royaume-Uni, la réduction de la consommation est également envisagée par la diffusion de moyens de chauffage plus efficaces et moins polluants comme les pompes à chaleur, les chaudières à condensation, les réseaux de chaleur. Enfin, une partie importante de la consommation d’énergie est liée à l’éclairage ou à l’utilisation d’équipements électroniques comme l’électroménager, les ordinateurs, etc. Au Japon, le potentiel d’action sur ces postes de consommation est important car le taux d’équipement des ménages est élevé et une meilleure efficacité des appareils permettrait d’économiser une partie importante de l’énergie consommée.

Le secteur des transports est également un secteur qui émet beaucoup de CO2, la quasi-totalité de l’énergie consommée provenant des énergies fossiles. Sa « décarbonation » passe souvent par la production de véhicules électriques qui ne génèrent pas d’émissions directes et sont dotés de moteurs trois fois plus performants que les moteurs à combustion classiques. Les changements de comportements, par une conduite adaptée ou le recours à des modes de transport alternatifs par exemple, représentent également un potentiel important de réduction de la consommation énergétique du secteur.

Enfin, la décarbonation de la production est un pilier important de la transition. L’électricité est un secteur particulièrement concerné, puisque dans de nombreux pays, ce sont des centrales à charbon ou à gaz qui la produisent. En Chine, on estime par exemple que 66 % de la capacité électrique installée provient des centrales à charbon, ce qui représente 755 GW (soit presque six fois le parc électrique français total).

Comme nous l’avons dit précédemment, la décarbonation de la production électrique s’effectue grâce à la substitution des énergies fossiles par des énergies sobres en carbone comme l’énergie nucléaire ou les énergies renouvelables (énergies éolienne, solaire, marine ou hydraulique). Ces dernières pourraient jouer un rôle-clé dans la décarbonation du secteur. Leur développement à l’échelle mondiale croît chaque année. Depuis 2011, les énergies renouvelables ont produit 100 GW supplémentaires chaque année, ce qui représentait 58 % des nouvelles capacités en 2013 (IRENA 2014). En 2013, ces nouvelles centrales permettaient de porter la part des renouvelables dans la production électrique à 22 % (dont 16,4 % d’énergie hydraulique et seulement 3,6 % d’énergie photovoltaïque et éolienne). L’objectif de décarbonation proposé par l’International Renewable Energy Agency (IRENA) est d’amener cette part à 36 % en 2030. Ainsi, le chemin à parcourir est encore long, notamment pour ce qui concerne les énergies solaires et éoliennes.

Bien au-delà de ces quelques exemples (trente millions de logements à rénover en France, vingt-huit millions de véhicules à renouveler au Royaume-Uni, plus de six cent vingt centrales à charbon à remplacer en Chine), l’enjeu pour les prochaines décennies est considérable, que ce soit pour le secteur du bâtiment, des transports, de l’industrie ou de l’électricité. La mise en œuvre de tels changements nécessite une réelle volonté politique qui se traduit par des politiques publiques permettant d’activer l’ensemble des leviers de la transition.

Les difficultés de mise en œuvre de la transition

Les politiques publiques doivent être pensées dans leur ensemble et respecter notamment une cohérence entre le rythme et la nature des investissements à entreprendre. Par exemple, le développement d’un parc de véhicules électriques nécessite de nombreuses transformations de différentes natures : changements de comportements des utilisateurs, de la structure économique du secteur, de l’industrie automobile pour pouvoir concevoir et produire ce type de véhicules. Mais aussi d’un point de vue technique car le développement massif des véhicules électriques conduit à une augmentation de la consommation d’électricité, et donc à des modifications majeures dans le réseau de transport et de distribution d’électricité, ainsi que dans le système de production d’électricité. Ces changements profonds ne peuvent se faire seuls, les politiques publiques permettent de les enclencher et de les coordonner. Toutefois, les politiques se heurtent à de nombreuses difficultés d’ordre économique (financement de ces infrastructures) et social (acceptabilité du public), mais aussi structurel car ces changements sont engagés sur la base d’un modèle de société enraciné dont l’inertie freine la dynamique.

La décarbonation du système électrique, en particulier le développement massif des énergies renouvelables, connaît aussi quelques difficultés. C’est notamment le cas au sein de l’UE, et ce, bien que les politiques publiques européennes soient relativement ambitieuses. En effet, l’UE a instauré en 2008 un ensemble de mesures – le paquet énergie-climat – afin d’atteindre trois objectifs en 2020 : 20 % de réduction des émissions par rapport aux niveaux de 1990, 20 % d’énergies renouvelables dans la consommation d’énergie, 20 % d’économies d’énergie. Le prochain paquet énergie-climat pour la décennie 2020-2030 est actuellement en cours de négociation. Dans ses feuilles de route, l’UE envisage par exemple une production d’électricité presque totalement décarbonée en 2050. Ceci supposerait un développement massif des énergies éolienne et photovoltaïque. Toutefois ces politiques sont compliquées à mettre en place car les énergies éoliennes et solaires sont intermittentes (variables selon les conditions météorologiques) et non prévisibles. Jusqu’à présent, les centrales de production électrique étaient principalement des centrales thermiques à énergie fossile dont la production était facile à gérer, ou des centrales nucléaires dont la production est constante dans le temps. L’entrée de ces nouvelles énergies pose des problèmes techniques en termes de sécurité d’approvisionnement et de stabilité du réseau. D’autre part, afin d’assurer le développement de ces nouvelles énergies, qui ne sont pas encore compétitives par rapport aux énergies conventionnelles, il est nécessaire d’aider financièrement les investisseurs. Bien que cela représente un coût non négligeable et que les réponses à ces problèmes techniques soient complexes, ces énergies sont essentielles à la décarbonation du secteur de la production d’électricité.

Les politiques de transition sont confrontées à de nombreuses difficultés de différentes natures et leur mise en œuvre nécessite une forte volonté politique. Pourtant un changement de paradigme à l’échelle mondiale s’impose. En effet, comme le reconnaît la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, un climat stable est un bien commun à tous les pays et ceux-ci doivent tous contribuer aux efforts d’atténuation et d’adaptation au changement climatique, selon le principe de capacités et de responsabilités communes mais différenciées. Depuis 1995, les pays se réunissent chaque année afin de trouver un accord commun sur des mesures d’atténuation et d’adaptation. Un accord global est nécessaire afin d’assurer l’engagement politique de tous les pays, de coordonner les politiques nationales de décarbonation et d’assurer leur convergence vers l’objectif global de 2 °C (voir à ce sujet la contribution d’Amy Dahan et Stefan Aykut). Toutefois, la forme de l’accord joue un rôle déterminant dans l’accomplissement de ces objectifs. Jusqu’à présent, les engagements nationaux étaient très hétérogènes tant dans leur ambition que dans leur forme. En effet, ils peuvent être agrégés à l’échelle nationale, exprimés en fonction d’un niveau d’émissions à atteindre à une certaine date (absolu), relatifs à la croissance économique ou encore fonction d’un scénario de référence ; ils peuvent être aussi sectoriels, exprimés en termes quantitatifs ou qualitatifs (Spencer 2014). La disparité de ces engagements reflète la diversité des situations nationales. Les potentiels d’action ne sont pas les mêmes pour tous les pays ; ils varient selon les caractéristiques naturelles du pays, son passé, sa culture ou encore son contexte politique. Il faudrait établir un cadre commun qui tienne compte de la diversité des pays dont les problématiques sont très différentes et qui soit évolutif car tous les pays ne se trouvent pas au même stade de développement et ne se développent pas à la même vitesse. La COP 21 organisée à Paris en décembre 2015 constituera un tournant pour les négociations sur le changement climatique, les pays ayant décidé de statuer sur un accord global. La forme que prendra cet accord pour qu’il soit adopté par tous les pays en est l’enjeu crucial.