Énergie, climat et environnement : des enjeux au cœur de nouveaux paradigmes de développement

Par Mathilde MATHIEU
Comment citer cet article
Mathilde MATHIEU, "Énergie, climat et environnement : des enjeux au cœur de nouveaux paradigmes de développement", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 24/05/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part2/energie-climat-et-environnement-des-enjeux-au-coeur-de-nouveaux-paradigmes-de-developpement

Plan de l'article:

Un lien étroit entre croissance économique et consommation énergétique

L’activité économique mondiale s’est intensifiée ces dernières années. En effet, bien que les pays développés connaissent actuellement un ralentissement de leur activité, les pays émergents (Chine, Inde, Brésil et certains pays du Moyen-Orient) sont devenus des acteurs économiques majeurs. Ces pays connaissent depuis les années 1990 une expansion rapide de leurs économies, qui s’est accélérée au cours des années 2000. Ces tendances devraient se poursuivre dans les prochaines décennies avec une contribution majeure de ces pays à la croissance économique mondiale (AIE 2013 ; FMI 2013).

Cette intensification de l’activité économique se traduit notamment par une augmentation du niveau de vie, de l’espérance de vie, de la consommation de biens et de services, et de l’activité industrielle, ce qui crée des besoins énergétiques importants. Cet accroissement de l’activité économique conduit ainsi à une forte augmentation de la consommation d’énergie mondiale.

En Chine, la consommation d’énergie par habitant a augmenté à un rythme très élevé ces dix dernières années, alors que le pays connaissait une croissance économique exceptionnelle (+18,6 % par an en moyenne sur la période 2001-2011).

La demande mondiale en énergie, qui n’a cessé de croître depuis la première révolution industrielle, a été satisfaite à 80 % par les énergies fossiles. Ces besoins croissants d’énergies fossiles poussent les acteurs de la filière à produire toujours plus. Cependant, une partie des réserves initiales a déjà été extraite et les ressources restantes sont de plus en plus difficiles à extraire car les gisements les plus faciles d’accès sont ou ont déjà été exploités (AIE 2013). Si de nombreuses incertitudes persistent sur le stock des énergies fossiles exploitables, ce stock est par nature limité et conduira à plus ou moins long terme à une raréfaction de ces ressources (voir les contributions de Frédéric Lasserre et Philippe Copinschi).

Raréfaction des ressources et reconfiguration progressive des échanges internationaux : l’exemple du gaz

Dans certains pays où la ressource a déjà été largement extraite ou qui ne la possèdent pas sur leur sol, cette raréfaction des ressources se traduit par des problématiques de sécurité d’approvisionnement énergétique. L’exemple du gaz naturel en Europe permet d’illustrer ce concept d’insécurité énergétique. En effet, la Russie assure plus d’un tiers de la consommation de gaz de l’Union européenne (UE), ce qui fait d’elle la première source d’approvisionnement extérieure devant la Norvège et l’Algérie. Le gaz est transporté en grande partie par des pipelines qui traversent des pays limitrophes. Environ 100 milliards de mètres cube de gaz transitent par l’Ukraine chaque année, soit environ un quart de la consommation de gaz de l’UE. Les conflits entre l’Ukraine et la Russie engendrent régulièrement des crises de pénurie du gaz comme en 2006, en 2009 ou actuellement, durant lesquelles la Russie coupe ou menace de couper l’approvisionnement en gaz de l’Ukraine et de l’UE. Pour éviter de se retrouver dans une situation de pénurie, l’UE, et plus généralement les pays importateurs, cherchent à établir des relations stables avec les pays exportateurs, à diversifier leurs sources d’approvisionnement et à maximiser leur production domestique. Ainsi, des ressources difficiles d’accès, plus complexes à extraire, au coût de production élevé et présentant des risques environnementaux importants sont désormais exploitées.

Parmi elles, les gaz de roche mère (plus communément appelés gaz de schiste) se trouvent au centre des débats sur l’approvisionnement énergétique. Entre 2000 et 2010, de nouvelles technologies d’extraction ont été développées à large échelle afin d’extraire des gaz jusque-là inaccessibles. Ces gaz piégés dans la roche mère, beaucoup plus profonde que les réservoirs de gaz conventionnels, nécessitent une technique d’extraction particulière, dite non conventionnelle, de forage horizontal et de fracturation hydraulique. Des pays comme la Pologne, dont les réserves estimées sont significatives, voient là une alternative à leur dépendance presque totale au gaz russe (Spencer et al. 2014).

Les Etats-Unis exploitent depuis une dizaine d’années les hydrocarbures non conventionnels dont le nombre de puits a presque doublé entre 2009 et 2011 (plus de 10 000 puits recensés en 2011 ; données issues de l’American Petroleum Institute). La production domestique de gaz des Etats-Unis a pu augmenter de 30 % entre 2005 et 2012. L’Energy Information Administration (EIA) américaine prévoit un prolongement de ces tendances dans les décennies à venir (EIA 2013) et dès 2020, les Etats-Unis pourraient devenir un exportateur net de gaz. Les gaz non conventionnels contribuent donc d’une part à assurer l’approvisionnement en gaz des Etats-Unis à plus ou moins long terme (selon la disponibilité des ressources), et d’autre part à développer les exportations en gaz naturel liquéfié vers l’Asie et l’Europe. Par ailleurs, importer du gaz liquéfié américain en Europe assurerait une diversification des sources d’approvisionnement et permettrait, par exemple, de faire pression sur la société nationale de production de gaz russe, Gazprom, lors de la négociation des contrats d’approvisionnement (Dreyer et Stang 2014), Ce qui pourrait permettre d’assurer une certaine stabilité dans les échanges de gaz avec la Russie.

Si ce phénomène de raréfaction des ressources génère des tensions géopolitiques, il amène également les acteurs à surexploiter certaines sources ou à en exploiter de nouvelles dont la production peut engendrer d’importants impacts environnementaux.

Le lourd bilan environnemental de l’énergie

Les gaz non conventionnels permettent de répondre à des enjeux de sécurité énergétique importants mais sont également sources de pollution environnementale. La fracturation hydraulique présente en effet de nombreux risques environnementaux, notamment la contamination des nappes phréatiques par les produits chimiques présents dans le mélange injecté dans le puits, une consommation considérable d’eau et de sable servant à l’extraction, dont le traitement de dépollution est complexe et cher, ainsi qu’une importante emprise au sol (plus encore que les puits conventionnels car un puits de gaz de schiste à une durée de vie bien moindre). Ces problèmes environnementaux locaux pourraient prendre une dimension mondiale si l’exploitation à grande échelle de ces ressources se généralisait. Or les prévisions de l’AIE tablent sur une contribution croissante des gaz non conventionnels dans la production mondiale de gaz (de 17 % en 2011 à 27 % en 2035). Pénurie locale d’eau potable, réduction des surfaces disponibles pour l’agriculture, dégradation du cadre de vie, destruction de patrimoine naturel dans les zones encore préservées : quel sera l’impact environnemental de l’exploitation croissante des gaz non conventionnels ?

Si les gaz non conventionnels illustrent ces problématiques environnementales liées à l’énergie, d’autres hydrocarbures comme les gaz et pétrole de haute mer comportent également des risques environnementaux. Au-delà des problèmes locaux qu’elle génère (pollution des milieux par le rejet de substances toxiques par exemple), l’extraction offshore présente des risques élevés d’accidents, et ceux-ci sont de facto de plus en plus nombreux : fuite de pétrole à Montara en 2009 (Australie), explosion de la plateforme pétrolière Deepwater Horizon en 2010 (Etats-Unis), ou les fuites d’hydrocarbures à Penglai en 2011 (Chine), pour ne citer que les plus récents. La catastrophe de 2010 dans le golfe du Mexique, qui a entraîné le déversement de plus de cinq millions de barils dans l’océan durant quatre-vingt-sept jours, illustre la difficulté de maîtriser ces accidents. Pourtant, l’extraction des hydrocarbures offshore a tendance à se développer. Le pétrole de mer représente aujourd’hui un tiers de la consommation mondiale de pétrole et le gaz près d’un quart de la consommation mondiale (Rochette 2013).

La demande élevée en énergie crée une forte pression sur la ressource, qui pousse les producteurs à intensifier la production malgré les risques potentiels pour l’environnement et la santé humaine. Mais les impacts environnementaux de l’énergie ne se limitent pas à la production énergétique ; la consommation de cette énergie contribue également et dans des proportions conséquentes à l’effet de serre.

Pour libérer le potentiel énergétique des énergies fossiles, celles-ci sont brûlées. La combustion d’énergies fossiles est source d’émissions de gaz comme le dioxyde de carbone, qui, lorsqu’ils sont présents dans l’atmosphère provoquent un effet de serre. L’énergie est ainsi responsable de plus de deux tiers des émissions de gaz à effet de serre humaines. Aussi, la croissance accélérée de la demande énergétique que nous connaissons depuis le début du XXe siècle a conduit à une augmentation rapide de la concentration de ces gaz dans l’atmosphère. L’effet de serre est à l’origine du réchauffement climatique dont les conséquences sur l’environnement et les sociétés humaines se font déjà sentir aujourd’hui : l’augmentation des températures, l’élévation du niveau de la mer, l’augmentation des niveaux de précipitation, les cyclones affectent déjà l’agriculture, les conditions de vie des populations et la biodiversité (GIEC 2014).

Hydrocarbures non conventionnels ou offshores, production d’électricité d’origine nucléaire (risques d’accidents et de stockage des déchets radioactifs à très longue durée de vie), centrales géantes d’hydroélectricité (menace pour les écosystèmes fragiles des fleuves), pollution locale de l’air dans les villes (liée aux particules fines émises par les véhicules ou par les centrales électriques fonctionnant au charbon), réchauffement climatique… l’énergie est source de nombreux problèmes environnementaux. Essentielle à nos sociétés, elle génère aussi parfois des tensions géopolitiques entre les pays consommateurs et les pays producteurs. Dès lors, peut-on envisager des modèles de société plus durables ? Quels changements peuvent être engagés pour assurer la durabilité de notre développement ?