Nature et souveraineté. Philosophie politique en temps de crise écologique

Par Gérard MAIRET
Comment citer cet article
Gérard MAIRET, "Nature et souveraineté. Philosophie politique en temps de crise écologique", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 23/04/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/part3/nature-et-souverainete-philosophie-politique-en-temps-de-crise-ecologique?page=show


L’objet de cet essai est de proposer non certes des solutions pratiques immédiates au problème contemporain de la crise écologique, mais d’élaborer une réflexion théorique par où l’on apercevra l’insuffisance du principe de souveraineté. Au fondement de l’Etat, la souveraineté est gardienne du particularisme des Etats alors qu’une politique universaliste seule (mondiale ou régionale) s’impose face au désordre environnemental. Ainsi, en contrepartie, l’ouvrage dessine le passage d’une politique des hommes, particulariste et égoïste, sans doute au fondement de la crise, à une géopolitique de la nature.

I. Derrière la nature environnementale, il y a le projet humain qui organise la mutation politique de la nature et l’avènement d’un « monde ». On ne saurait donc comprendre le sens philosophique de la crise écologique sans la rapporter comme à son principe à la division politique de l’étendue. Il y a une liaison substantielle res extensa/res publica. La condition de possibilité de l’action humaine sur la nature est la politique au sens général de gouvernement des hommes et des choses en vue de la subsistance.

C’est parce que l’orbis – la planète Terre – est une étendue finie que les humains, comme les autres animaux et vivants de la nature, organisent leur existence, leur survie, en s’appropriant des espaces. L’appropriation, l’occupation et l’exploitation de l’étendue ne peuvent se faire que dans la compétition, pour cause de rareté des ressources et des biens nécessaires à la satisfaction des besoins humains et non-humains. Il s’opère donc dans la nature même et par elle, une transformation de l’orbis en monde, c’est-à-dire en entités politiques – les Etats souverains. La forme de cette opération est la compétition, voire le conflit et la guerre. Etablir sa souveraineté sur une portion de l’étendue est l’activité primordiale des humains et des non-humains. C’est pourquoi on ne peut pas séparer l’étendue et la république en général. Sans l’organisation politique de l’étendue la suffisance ne saurait être garantie. S’il faut des machines de guerre et de paix pour conquérir et exploiter une portion de l’étendue, cela, à y bien voir, est une contrainte que la finitude fait peser sur les humains et autres vivants naturels qui ont à en pâtir, eux qui ne fabriquent pas de machines. Si donc l’orbis est donné dans le ciel, le monde, lui, n’est pas donné dans la nature : il faut le construire. Et la construction efficace du monde s’est opérée du jour où les Européens ont débarqué aux quatre coins de la planète, avec armes et bagages, et ont colonisé la totalité de l’étendue – ou presque.

Le monde ainsi formé est l’attestation d’un ordre humain de la nature. Un ordre qui a son histoire, ses procédures et ses règles, dont l’objet ou mieux la matière est cette nature devenue « environnement ». Libéré, pense-t-il, de la nature sauvage, l’humain de la modernité a cependant perdu ce qui est au fondement de son être : la vertu sauvage, la wildness, la« sauvageté » comme on disait dans l’ancien français. Cette perte, la part maudite qui à notre époque réclame son dû dans la forme aiguë de la crise écologique, est l’œuvre moderne, philosophique, scientifique, mais d’abord politique. Elle procède du mouvement d’impérialisation de l’orbis aux fins de subsistance. Un tel empire, les modernes l’ont assuré par le moyen politique, moral et juridique de la souveraineté. Derrière le fantasme de la domination de la nature, il y a, bien réelle cette fois, la finitude des choses de la nature. Le projet, maintes fois mis en œuvre et toujours recommencé, de la conquête est la réponse humaine à la finitude. La souveraineté sur l’étendue est l’imperium de la finitude (Mairet 2005 : chap. 1). La nature est politique. Elle nous gouverne. C’est pour cela que l’animal humain n’est pas extérieur à la nature ; c’est plutôt la nature qui est intérieure aux hommes.

Il n’y a pas de nature extérieure, il n’y a pas de nature environnementale, il y a une intériorisation sans fin, autonome et aveugle de la nature par l’homme, telle est la politisation de la nature. Pareille politisation/intériorisation résulte des mécanismes à l’œuvre dans l’accumulation du profit par l’activité économique. Le capitalisme voué à la quête infinie du profit et de l’accumulation subséquente fonctionne ainsi, pareil à un automate, en digérant la matière première de l’orbis. Dans la mesure où c’est l’animal humain, le capitaliste en personne, qui a créé l’automate, tout se passe comme s’il se dévorait lui-même et ses enfants.

Telle est le signification ultime de la crise écologique : croyant maîtriser la nature en en faisant son environnement, l’activité humaine dérègle le système de la nature même, de façon telle que l’imposition d’une règle par la volonté politique est désormais requise. Le retour à la régulation politique est rendu obligatoire. Réguler les émissions de CO2 pour stopper ou ralentir le réchauffement climatique en cours ne saurait procéder de la bonne volonté spontanée du capitalisme. Ce ne saurait être que le résultat d’une concertation politique internationale prenant la forme de traités contraignants. Cependant, on ne peut en conclure sans autre examen, que cela renforce les Etats eux-mêmes, leur souveraineté politique. Si les souverainetés sont les acteurs qui se cachent derrière la scène du marché parce qu’elles rendent ceux-ci formellement possibles, ne serait-ce qu’en les « pacifiant » par la police et les tribunaux, ce ne sont donc pas ces souverainetés-là qui peuvent agir politiquement en régulant efficacement les débordements mortifères du capitalisme. Par définition, la souveraineté est la forme en laquelle le particularisme des peuples et des nations s’est affirmé dans le monde moderne. A ce titre, il ne faut pas compter sur la bonne volonté des Etats, et seulement même sur leur capacité effective, à réguler le capitalisme au moment où les effets pervers de celui-ci produisent, avec le capital lui-même, la crise écologique. Les Etats sont mus par l’intérêt personnel, ils pensent et agissent selon un égoïsme bien compris, tout comme le capitalisme dans son fonctionnement propre n’avance que par la concurrence, la compétition et la quête du profit. La souveraineté, et le capitalisme lui-même qui procure la « richesse nationale » par la « croissance », sont liés par le même égoïsme, par un même particularisme. Si donc le recours (et le retour) à la régulation s’avère être absolument requis au regard de la crise écologique, cela ne signifie pas qu’un tel recours puisse être mis en œuvre efficacement par la souveraineté.

II. La nature devient ainsi le champ d’action de la liberté de sujets de droit – « droit naturel » des individus et son avatar le « droit des gens » des Etats souverains – mis en compétition pour la survie. Mais ces sujets-là ne sont pas seulement les individus pris un à un, c’est aussi le corps entier des vivants naturels, animaux et végétaux, distribués en classes, genres, espèces. La nature, de ce point de vue, est le stock fini de denrées mises à la disposition des vivants naturels ; comme si la nature se nourrissait elle-même, pour ainsi dire, comme si elle se reproduisait elle-même à travers l’universalité des étants qui la peuplent et la constituent comme cette nature même. La nature ici est une vaste opération de cannibalisme ; la nature est autophage.

Production et consommation sont les deux composantes effectives de cette nature qui à la fois produit les biens, une somme de biens, un capital de biens et les détruit dans la consommation. Ensuite, la nature produit à nouveau d’autres biens en vue de leur destruction/consommation, et cela jusqu’à épuisement final de certains biens. Le stock de marchandises, autrement dit la nature, n’étant pas infini, il faut alors ou bien produire des choses artificielles en copiant les naturelles, ou bien en découvrir de nouvelles. Cependant, ce rapport autophage de la nature à elle-même ne s’opère pas spontanément, il lui faut un opérateur. Tout se passe comme s’il était dans l’intention de la nature de susciter des instances intelligentes pour lui permettre de renouveler le stock, de le maintenir en état de bonne conservation.

Il a fallu que philosophes et théologiens inventent le « droit naturel » qui n’est pas le droit de la nature, mais le droit sur la nature, pour que les Modernes en viennent à organiser la production du superflu pour quelques-uns dans le temps même où les autres manquent du nécessaire. C’est là le résultat de la mise en œuvre des préceptes du droit naturel. Celui-ci, en instituant l’artifice de la souveraineté sur les hommes provoquait la souveraineté humaine sur la nature-ressource. La relation des hommes à la nature en général est en effet structurée par le droit naturel, en tout cas, selon la philosophie moderne des choses politiques et naturelles. Il est le droit que j’ai par nature d’agir en vue de me procurer les biens nécessaires à la vie suffisante. C’est faire de la nature un réservoir de ressources, un vaste magasin en libre-service où peuples et nations sont en concurrence, où chacun va s’approvisionner conformément au droit naturel de se conserver dans l’être – chacun selon ses moyens. C’est bien ainsi qu’il faut entendre le principe du droit naturel de conservation de soi. Si la loi (divine et naturelle) m’oblige à me conserver en vie, alors j’ai le droit (la puissance) d’agir en vue de me soumettre à cette loi. A l’obligation de la loi correspond la liberté du droit.

On aperçoit ici que la thématique traditionnelle du « droit naturel » doit être dépassée. Il importe de substituer le droit biotique au prétendu « droit naturel ». La relation homme/nature doit être repensée comme relation biotique. Si les sociétés humaines ne sont pas hors nature, et si par ailleurs elles sont, par cela même, dans l’incapacité d’élaborer des normes, car elles ont perdu leur posture de surplomb et d’extériorité, alors la reconnaissance d’un droit biotique est rendue nécessaire. Il n’y a plus ni sujet ni objet. Il y a une infinité de processus à l’œuvre reliant et déliant l’universalité des étants, humains et non humains, dont l’effet ultime, aujourd’hui encore largement inconnu des hommes, est la production de la nature même. Il y a une continuité terre-plantes-animaux, constitutive du biote, une chaîne ontologique qui permet aux vivants, animaux et végétaux, de se développer et de se reproduire. Ils ne vivent qu’en étant ensemble et simultanément attachés à la terre. Eau, air et lumière solaire leur sont pareillement indispensables. Par biote on entendra donc ici non seulement la flore et la faune d’un lieu (terrestre ou marin), mais la continuité du biote lui-même avec la terre (il s’agit indifféremment ici de l’orbis ou de la terre du laboureur) en ce que celle-ci est la condition biotique des vivants ; autrement dit, la vie et les éléments permettant la vie. Dans la mesure ou un être vivant, séparé des éléments qui conditionnent sa vie, meurt, il est nécessaire de considérer la continuité de la chaîne biotique, dans son unité organique pour saisir les enjeux de la crise écologique actuelle. Le problème, on le sait, est que l’exploitation des ressources, l’activité industrielle liées à l’autonomie du développement capitaliste, tendent à rompre le continuum biotique, par destruction de tel ou tel élément vital, mettant ainsi en péril telle ou telle classe de vivants naturels.

Le droit biotique exprime ainsi l’ordre constitutif interne de la nature comme ordre vertueux ; il exprime le processus de l’autoproduction de la nature comme universalité des vivants. Il énonce ce en vertu de quoi la nature est organisée et structurée intrinsèquement comme elle l’est, et ordonnée à elle-même. C’est le droit de l’ordre commun aux humains et aux non-humains. C’est la wildness ou vertu sauvage comme norme. C’est la liberté, ou la force, en vertu de laquelle la nature se produit et se reproduit elle-même. En ce sens, le droit biotique est l’unique fondement possible d’une politique de protection de la nature dont le principe est d’agir en vue de la préservation de la sauvageté (wildness) la vertu productrice de cette part originaire de tout étant surgi de l’histoire de l’être et constituant celui-ci comme nature.

III. Pour illustrer concrètement la dimension politique du droit biotique, nous introduisons l’hypothèse heuristique suivante fondée sur le fait d’observation que la relation homme/nature étant de subsistance, la destruction de la nature aggrave la famine dont souffre aujourd’hui un milliard d’humains. Afin de combattre cette situation, nous proposons donc de considérer la terre nourricière comme un bien public mondial. Si la terre, parce qu’elle est « terre nourricière », justement, est reconnue comme bien public mondial, la répartition de la production agricole, qui est le fondement matériel de tout droit à l'alimentation (un droit qui ne serait pas de la rhétorique), pourrait être prise en charge, non par le marché, mais par des systèmes de coopération à définir. De tels systèmes, il est vrai, pour être valablement établis et respectés supposent le passage de la politique de souveraineté, courante aujourd’hui, au cosmopolitique de demain. En illustrant le droit biotique par une telle clause, nous entendons montrer d’abord que la solution à la crise écologique de notre temps relève d’une gestion mondiale ou régionale, nullement d’une gestion particulariste relevant des souverainetés, ensuite que l’Union européenne (UE) – en raison du mouvement d’intégration qui l’anime (au-delà des scepticismes conjoncturels) présente le cas historique unique d’une dynamique cosmopolitique : elle forme un monde. L’Europe peut ainsi initier un mouvement susceptible de s’étendre à d’autres espaces régionaux.

Premièrement, l’Europe doit être le lieu d’une déclaration du droit biotique dont l’esprit général sera de proclamer la nécessité d’une refonte de nos principes politiques sur la base d’une protection de la nature, dans le sens d’une reformulation de la relation homme/nature. Cela a pour conséquence une révision profonde de nos problématiques en matière économique, en matière de droits des personnes, en matière écologique. Une conférence européenne du droit biotique serait seule à même de procéder à la rédaction pertinente d’une telle déclaration. Deuxièmement, l’Europe doit donner lieu à l’avènement d’un droit des gens européen (jus gentium). Celui-ci est la forme européenne d’un droit cosmopolitique dont la fin est de créer entre les parties (les nations historiques de l’Europe) une communauté politique et morale européenne ordonnée à la protection du droit biotique, tel que défini dans la déclaration. Troisièmement, enfin, les nations rassemblées sur la double base de la déclaration et du droit des gens européen forment une association fédérative. Le modèle – inédit dans le monde tel qu’il est, en dehors de l’UE – est celui fourni par le Parlement européen. On ne peut objecter ici que cette institution, radicalement transnationale – moyennant quelques ajustements – ne dispose pas couramment du droit fédératif. S’il en est ainsi, c’est que sa condition juridique formelle lui retire dans les faits ce qu’elle est en droit. Cette assemblée, assemblée fédérative, est le seul lieu où les principes du droit naturel (puissance de l’individu) ne sont pas contraires au droit biotique.

Tels sont les éléments provisoires d’une cosmopolitique de la nature que l’Europe peut mettre en œuvre. En se constituant elle-même comme république, elle peut alors agir vis-à-vis des autres « mondes » de l’orbis et se joindre à eux dans la recherche des solutions à la crise écologique de notre temps.


Référence

• MAIRET G. (2005) La Fable du monde. Enquête philosophique sur la liberté de notre temps, Paris, nrf Essais, Gallimard.