Environnement et relations internationales

Par François GEMENNE
Comment citer cet article
François GEMENNE, "Environnement et relations internationales", CERISCOPE Environnement, 2014, [en ligne], consulté le 27/06/2017, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/environnement/content/environnement-et-relations-internationales?page=show


Depuis les années 1970, l’environnement s’est imposé comme un sujet majeur des relations internationales. Cette entrée dans les arènes internationales s’est réalisée à la faveur de deux éléments concomitants. Tout d’abord, les crises environnementales ont profondément affecté les rapports entre Etats : compétition pour des ressources naturelles de plus en plus rares, migrations humaines, conflits liés à l’environnement, etc. Aujourd’hui, les questions environnementales sont devenues un domaine d’intervention prioritaire de nombreuses organisations internationales : qu’il suffise pour s’en convaincre de voir le nombre d’agences onusiennes présentes lors des sommets internationaux sur le climat, par exemple.

Par ailleurs, de nombreux problèmes environnementaux ne connaissent pas de frontières, et dépassent donc largement le cadre étatique : c’est bien sûr le cas du changement climatique, mais aussi de la destruction de la couche d’ozone, de l’érosion de la biodiversité… De nombreux problèmes environnementaux trouvent leur source dans des externalités, c’est-à-dire les conséquences non assumées des activités économiques. Pour ne prendre qu’un exemple évident, les émissions de gaz à effet de serre peuvent ainsi être décrites comme des externalités de la combustion des énergies fossiles. Et la plupart de ces externalités produisant leurs effets au-delà des frontières, leur solution passe nécessairement par une coopération internationale. Pour organiser cette coopération, de très nombreuses négociations internationales ont été engagées sur de multiples sujets internationaux, depuis le commerce des espèces en danger jusqu’à la prévention des catastrophes naturelles. Ces négociations ont souvent permis l’introduction de nouveaux modes d’action publique, notamment en matière de coopération scientifique ou à partir de mécanismes centrés sur le marché. Elles ont aussi été le catalyseur d’évolutions majeures de la scène internationale : on pense notamment au rôle central des pays émergents ou au fossé croissant entre Nord et Sud, mais également aux reconfigurations de la scène internationale face à des enjeux nouveaux.

Pourtant, l’environnement reste un sujet assez peu traité parmi les internationalistes francophones. Dans la sphère de la science politique, l’environnement reste avant tout étudié au travers des politiques publiques mises en œuvre dans le cadre du développement durable, beaucoup moins au travers des relations internationales. Les cadres théoriques développés en relations internationales constituent pourtant un terrain fécond pour l’analyse des questions environnementales, qu’il s’agisse de s’intéresser aux conséquences internationales des crises environnementales ou aux mécanismes de coopération mis en place pour les résoudre.
 

Une nouvelle géopolitique

Notre possible entrée dans l’Anthropocène, cette nouvelle époque géologique qui succèderait à l’Holocène, et dans laquelle les humains seraient les principales forces de changements sur la planète, impose également un profond renouvellement des sciences sociales, et la géopolitique est concernée au premier chef par cette révolution. Il devient désormais impossible de distinguer la Terre et le monde, qui ne serait que l’organisation politique et sociale de la planète. Longtemps, les questions d’environnement ont été tenues en dehors de la politique : la Terre était régie par des lois physiques et biologiques, tandis que le monde était régi par des lois politiques et économiques. Cette séparation a notamment conduit à la crise écologique actuelle, qui fait dire à de nombreux géologues que nous avons désormais changé d’époque géologique.

Dans l’Anthropocène, les lois de la nature ont rattrapé celles de l’histoire et de la géographie humaines. Et cette transformation des rapports de l’homme à la Terre impose, pour penser cette nouvelle Terre, d’inventer une nouvelle géopolitique, ou – pour reprendre une expression de Bruno Latour – une Gaïapolitique : littéralement, une politique de la Terre.
 

L’ambition de cette édition du Ceriscope

Cette édition du Ceriscope entend rendre compte de la diversité et de la pluralité des recherches en relations internationales de l’environnement dans la sphère académique francophone. Elle associe des chercheur(e)s français(es) et étranger(e)s, des chercheur(e)s confirmé(e)s et de jeunes doctorant(e)s. Si la plupart des contributions émanent d’internationalistes, cette édition s’enrichit aussi des contributions de philosophes, d’économistes, de sociologues et d’historiens.

Ensemble, elles donnent un aperçu des enjeux et des questions soulevées par ces nouvelles politiques de la Terre. Si la question du changement climatique domine aujourd’hui l’agenda international, et occupe logiquement une place de choix dans cette édition, nous avons décidé de consacrer une large place à d’autres enjeux environnementaux comme la biodiversité, l’eau ou les forêts. Cette édition du Ceriscope est divisée en cinq parties, qui donnent chacune à penser cette nouvelle Terre.

La première partie traite de la science nécessaire à la mise en place de politiques environnementales internationales : comment cette science est-elle fabriquée ? Quels sont ses rapports avec les politiques publiques ? Quels sont ses fondements historiques ? Si l’expertise scientifique a pris au fil du temps une place croissante dans la définition et la mise en œuvre des politiques publiques, c’est sans doute dans le domaine environnemental que ce recours à l’expertise scientifique est le plus important. Il importe donc d’en examiner les ressorts et les fondements : c’est l’ambition de cette première partie.

La question des ressources naturelles est ensuite abordée : l’analyse du partage et de la répartition de ces ressources, de plus en plus rares, est en effet un des fondements des relations internationales de l’environnement. Si certaines contributions traitent naturellement de la raréfaction de certaines ressources – l’eau par exemple – et de la compétition qu’elle implique, d’autres examinent aussi de nouveaux modes de coopération pour gérer et accéder à ces ressources – par exemple en matière d’énergie.

Une troisième partie se penche précisément sur la manière dont s’est organisée la coopération internationale pour traiter des problèmes environnementaux. On distingue généralement trois phases dans cette coopération : une première phase marquée par la nécessité de conserver l’environnement, une deuxième au cours de laquelle s’est imposé l’impératif d’administrer l’environnement, qui a débouché sur une troisième phase dans laquelle cette administration est devenue véritablement internationale : celle de la gouvernance mondiale de l’environnement, qui connaît son apogée lors du Sommet de Rio en 1992. Plusieurs contributions soulignent les limites et les défis de cette gouvernance qui apparaît aujourd’hui en panne, et tracent des pistes pour la renouveler et la réinventer.

Cette gouvernance est mise en œuvre à l’aide d’instruments de politiques publiques, qui sont analysés dans une quatrième partie : certains de ces instruments sont spécifiques aux politiques environnementales, tandis que d’autres sont empruntés à d’autres sphères des politiques publiques. Les questions de la représentation des problèmes environnementaux sont aussi abordées dans cette partie, notamment au travers de l’analyse de discours ou des processus de sécurisation de l’environnement.

Enfin, la dernière partie de cette édition du Ceriscope évoque la manière dont les sociétés humaines sont affectées par la crise environnementale : quels sont les nouveaux problèmes de sécurité, ou les nouveaux enjeux géopolitiques qui se font jour à la faveur de cette crise, et comment les Etats et les populations peuvent-ils s’y préparer ? Comment aborder cette nouvelle Terre mise au jour par l’Anthropocène ? Voilà la question sous-jacente de cette dernière partie, qui se conclut par une réflexion critique et prospective de l’ancien ministre de l’Environnement Brice Lalonde : bien plus qu’une conclusion, ce texte se lit comme une péroraison, au sens classique du terme.

Cette nouvelle édition du Ceriscope se conçoit donc à la fois comme une somme inédite de contributions des principaux spécialistes de l’environnement dans la sphère francophone des sciences sociales, mais aussi comme un panorama des principales questions soulevées par les enjeux environnementaux à l’ère de l’Anthropocène. C’est en tout cas son ambition première, soutenue par les cartes et documents conçus par l’Atelier de cartographie de Sciences Po, et qui accompagnent chacune des contributions.
 

Présentation vidéo

CERISCOPE - Environnement et relations internationales from CERI on Vimeo.