Vers une recomposition des pouvoirs : Internet et réseaux sociaux

Par Séverine ARSENE
Comment citer cet article
Séverine ARSENE, "Vers une recomposition des pouvoirs : Internet et réseaux sociaux", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 19/04/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part6/vers-une-recomposition-des-pouvoirs-internet-et-reseaux-sociaux

Internet et les réseaux sociaux forment donc des espaces de bataille où de nombreux acteurs sont activement impliqués, à travers des stratégies diverses de mise en visibilité, de coordination des mouvements sociaux, de censure mais aussi parfois d’intimidation et de répression. Or ces différents acteurs disposent de ressources très inégales, qu’il s’agisse de l’accès à Internet à proprement parler, de compétences, de moyens financiers mobilisables ou encore de capacités d’agir sur les infrastructures d’Internet. De ce fait, le développement d’Internet dessine de nouvelles lignes de répartition des pouvoirs, ce qui pose la question de leur régulation à l’échelle mondiale.

Les fractures numériques

La question de l’accès à Internet, fixe ou mobile, est bien sûr la première source d’inégalités. Au niveau mondial, le taux de pénétration d’Internet montre d’importantes disparités entre pays, avec par exemple 2,2 % en Côte d’Ivoire et 90 % au Danemark en 2011 (chiffres UIT. Voir aussi OCDE, Internet World Stats). Il faut également tenir compte des disparités intra-nationales. Les villes sont généralement mieux connectées, et plus tôt, que les zones rurales, même si l’Internet mobile permet aujourd’hui un rattrapage relatif.

Cette question de l’accès n’est pas seulement importante pour la capacité des citoyens à s’exprimer en ligne. Elle l’est aussi pour leur capacité à mobiliser des audiences qui donnent un écho à leurs messages, ce qui suppose la présence en ligne de publics sensibles aux sujets qui les concernent ou rencontrant les mêmes difficultés. Il est possible de pallier l’absence d’audience locale en mobilisant des diasporas ou des réseaux transnationaux pour faire pression sur les autorités d’un pays (comme par exemple en Birmanie), mais cette stratégie ne porte pas toujours de fruits.

A cette fracture numérique peut s’ajouter une fracture linguistique (Maaya Network 2012). Certes, la domination de l’anglais sur la toile tend à se réduire au profit d’une plus grande diversité de langues (voir les langues les plus parlées sur Internet ou sur Twitter). Certaines communautés linguistiques minoritaires sont particulièrement dynamiques pour créer des contenus, faire vivre des réseaux sociaux et encourager les fournisseurs de services à prévoir des interfaces dans leurs langues. Néanmoins, ce dynamisme est généralement dépendant du niveau de développement économique des sociétés concernées. Les langues africaines comptent notamment parmi les moins représentées en ligne.

D’autre part, faire entendre sa voix sur les réseaux sociaux nécessite des compétences fines. Il ne suffit pas de maîtriser les outils de publication, et parfois les outils de contournement de la censure. Il faut également être en mesure de trouver les mots justes pour raconter son histoire, formuler un argumentaire clair et percutant. Il faut aussi connaître les rouages des mobilisations en ligne pour solliciter des relais auprès de la presse, de leaders d’opinion, d’experts ou de décideurs publics. Une audience n’émerge pas toujours spontanément, elle se construit.

Ces exigences donnent un avantage certain aux individus les plus éduqués, expérimentés et riches en capital social et économique. Souvent, Internet reproduit les inégalités sociales et comporte le risque de les renforcer. De plus, si des individus isolés peuvent parfois disposer de ces ressources ou être accompagnés dans ce processus, cela représente néanmoins pour eux un investissement personnel considérable. Ils restent, de ce point de vue, plus mal armés que des acteurs institutionnels, des entreprises ou groupes de pression, qui peuvent dédier des ressources spécifiques à la mise en œuvre de leur stratégie de communication en ligne (personnels spécialisés, cellules de veille, lobbying, etc.).

De la régulation collaborative au pouvoir des « majors » d’Internet

Dans le même temps, la popularisation des services en ligne, associée à une demande croissante d’efficacité et de sécurité, a engendré de nouvelles formes de régulation des activités en ligne. Cela a placé un pouvoir considérable entre les mains de ceux qui peuvent intervenir sur les infrastructures d’Internet, depuis les standards techniques jusqu’à la « netiquette » (ensemble de règles de bonne conduite plus ou moins formalisées) en passant par l’ergonomie des sites Internet (Lessig 2006).

Dans un premier temps, les pionniers de l’Internet ont inventé des modèles exemplaires de régulation collective et participative, fondés avant tout sur le respect de procédures orientées vers la recherche du consensus, et garantis par une surveillance mutuelle. Ces principes sont au fondement des instances « multipartenaires » comme l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (ICANN) ou l’Internet Engineering Task Force (IETF), qui gèrent les aspects techniques d’Internet. Ils sont également essentiels dans le fonctionnement des sites collaboratifs dont Wikipedia est l’emblème. Ces modèles de régulation sont extraordinairement efficaces compte tenu de leur caractère décentralisé et de l’hétérogénéité des participants. Cependant, ils tendent à valoriser les acteurs les plus engagés, reconnus par la communauté et maîtrisant le mieux les arcanes d’une prise de décision parfois très complexe (Cardon 2010).Aujourd’hui, les instances « multipartenaires » sont ainsi fréquemment critiquées pour leur caractère très bureaucratique et pour la domination qu’y exercent les nations les plus développées (surtout les Etats-Unis) ainsi que pour le poids des lobbies, qui ont des moyens disproportionnés pour développer l’expertise nécessaire et assurer une participation soutenue.

Cependant la réussite croissante de fournisseurs de services comme Facebook ou Apple place une grande partie de la régulation des comportements en ligne entre les mains de ces entreprises, notamment à travers leurs conditions générales d’utilisation. Les administrateurs de ces plates-formes peuvent par exemple censurer des applications politiquement sensibles (comme la géolocalisation des drones américains au Pakistan), des contenus jugés inappropriés bien que légaux (comme un dessin du New Yorker laissant voir les seins d’Eve), ou fermer des profils d’utilisateurs (comme le blogueur chinois Michael Anti, pour cause d’usage d’un pseudonyme). Ces mesures sont souvent appliquées unilatéralement et de manière discrétionnaire, sans qu’un recours soit possible.

Ce pouvoir exercé par les acteurs majeurs de l’Internet tend à se renforcer à mesure qu’ils se positionnent comme modes d’accès principaux, sinon exclusifs, aux contenus échangés en ligne. Apple est l’archétype d’un modèle où les contenus ne sont accessibles que de manière limitée, sur des terminaux dédiés et via des applications validées par l’entreprise (même si elles sont souvent développées par des tiers). Ainsi organisés « en silo », leurs services gagnent en ergonomie, en stabilité et en rapidité, ce qui leur permet de retenir les utilisateurs solvables sur leurs plates-formes et de contrôler toute la chaîne de valeur. De leur côté, les fournisseurs d’accès à Internet, dont les réseaux sont fréquemment saturés, sont tentés de faire des entorses au principe fondateur de la « neutralité du net », en privilégiant certains services et contenus au détriment d’autres, soit en ralentissant certains types de flux, soit en faisant payer les fournisseurs ou les utilisateurs de ces services (voir le conflit entre Free et Google au sujet de YouTube).

Ainsi les stratégies commerciales des « entreprises du net » tendent-elles à accentuer la fragmentation de l’espace public en ligne en créant des distorsions dans l’accès des internautes à l’information et au partage de contenus, c’est-à-dire en réduisant l’ouverture et le pluralisme qui ont fait toute la valeur d’Internet pour les citoyens.

Les nouvelles souverainetés numériques

Le nombre considérable d’utilisateurs concentré par un petit nombre de plates-formes et l’importance que celles-ci prennent dans leur vie quotidienne engendrent une quasi-impossibilité de les quitter. Cela conduit parfois à les comparer à des Etats qui exerceraient leur souveraineté sur des pans entiers de « territoires numériques », ce que certains s’amusent à cartographier en utilisant les termes de « Facebookistan » et de « Googledom » (MacKinnon 2012). Or ces entreprises ne fonctionnent pas selon des principes démocratiques : leurs dirigeants ne sont pas élus, leurs procédures sont généralement très peu transparentes et les recours des utilisateurs en cas de désaccord avec leurs pratiques sont souvent inexistants. Il arrive que des mobilisations collectives d’utilisateurs les obligent à revenir sur certaines de leurs politiques (voir le cas Instagram), mais, globalement, ces épisodes restent rares.

The 2010 Social Networking Map
Flowtown - Social Media Marketing Application

Dans ce contexte, les Etats peinent à exercer leur souveraineté de manière effective. Le caractère global des activités en ligne crée des conflits de juridiction qui obèrent leurs capacités d’influence sur les entreprises du net et qui rendent parfois difficile l’application des lois, mais aussi la levée des impôts nécessaires au développement même d’Internet à travers l’éducation, les infrastructures de réseaux ou d’énergie, etc.

Face à ces difficultés, les positions sont diverses. La Chine, la Russie ou l’Arabie Saoudite militent en faveur d’un rétablissement d’une souveraineté numérique des Etats, ce qui justifierait une plus grande centralisation des réseaux et légitimerait le filtrage des flux. Ils soutiennent également le placement des différents aspects de la gouvernance mondiale d’Internet sous la responsabilité d’une organisation intergouvernementale comme l’Union internationale des télécommunications. D’autres Etats, dont la France, se montrent également préoccupés par la question de la souveraineté numérique, mais plus attachés aux instances multipartenaires et à la préservation du caractère décentralisé de la gouvernance d’Internet. Ils multiplient néanmoins les espaces de dialogue multilatériaux destinés à améliorer ce système, encore largement considéré comme imparfait. La prise de conscience de l’importance de cette « géopolitique » de l’Internet est cependant relativement récente et les débats ne font que commencer.