Vers une recomposition des pouvoirs : Internet et réseaux sociaux

Par Séverine ARSENE
Comment citer cet article
Séverine ARSENE, "Vers une recomposition des pouvoirs : Internet et réseaux sociaux", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 18/06/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part6/vers-une-recomposition-des-pouvoirs-internet-et-reseaux-sociaux

Les réseaux sociaux ont donc permis l’émergence de formes hétérodoxes de participation politique, faisant ainsi de la visibilité en ligne un enjeu politique crucial. Les frontières du champ politique s’en trouvent ainsi repoussées, donnant droit de cité à des catégories d’individus qui en étaient exclues, mais bousculant du même coup des règles de participation politique, formelles et informelles, réputées garantes de l’ordre public. Selon le contexte, et selon le jugement porté sur le caractère plus ou moins démocratique des règles ainsi transgressées, cette transformation du champ politique peut être considérée comme une menace (Morozov 2011 ; Sunstein 2001) ou comme une source salutaire de démocratisation (Cardon 2010 ; Shirky 2008). Ces points de vue opposés témoignent, en tous cas, d’une redistribution des cartes qui soulève de nombreux questionnements normatifs.

Une multitude d’acteurs aux agendas contradictoires

D’une part, les outils de coordination et de publication en ligne, en permettant l’expression des points de vue minoritaires ou hétérodoxes, peuvent servir à défendre des causes de toutes natures, parfois très éloignées de la promotion de la démocratie, comme l’apologie de la haine raciale ou le terrorisme. Par exemple, le recours à la foule des internautes pour identifier les auteurs d’un méfait, phénomène très répandu en Chine (surnommé « moteur de recherche de chair humaine », renrou sousuo), est à double tranchant. Il peut servir à pallier les manques de l’Etat de droit pour démasquer un fonctionnaire corrompu, mais aussi à harceler un individu soupçonné d’adultère ou de manque de patriotisme, au nom d’une justice morale sans procès. De ce point de vue, Internet et les réseaux sociaux tiennent bien plus du champ de bataille que de l’espace public égalitaire et délibératif.

D’autre part, les « sans voix » sont loin d’être les seules parties prenantes dans ces nouvelles luttes pour la visibilité en ligne. La reconnaissance progressive de l’importance d’Internet et des réseaux sociaux a conduit un nombre croissant d’institutions à investir ces espaces d’expression à leur tour, notamment à des fins de marketing ou de propagande politique. Par exemple, Barack Obama n’a pas seulement utilisé les réseaux sociaux pour mobiliser des électeurs lors de ses deux campagnes présidentielles. Il s’en sert également quotidiennement dans le cadre de la stratégie de communication de la Maison Blanche, afin de toucher les citoyens plus directement en contournant le filtre de la presse. Désormais, les lobbies industriels, les marques, les collectivités, les organisations internationales, les syndicats, les partis politiques ont tous une stratégie de communication en ligne, qu’elle soit explicite (ouverture d’une page officielle sur les réseaux sociaux) ou qu’elle avance à couvert (rémunération de blogueurs, publications qui ne mentionnent pas l’affiliation de l’auteur). Ces institutions disposent généralement de moyens dédiés sans commune mesure avec ceux que peuvent mobiliser des individus isolés cherchant à défendre leurs droits.

La tentation de la censure

Les Etats non plus ne sont pas restés passifs face à ces nouvelles formes de participation politique. Si la plupart encouragent le développement d’Internet et des réseaux sociaux comme espace d’expression et comme levier de développement économique, ils tâtonnent pour conserver dans cet espace leur rôle de garants de l’ordre public, voire, dans le cas des pays autoritaires, leur monopole sur le pouvoir politique.

La Chine, la Tunisie sous Ben Ali ou Singapour ont développé très tôt une panoplie de mesures de contrôle destinées à encadrer strictement les usages d’Internet (Deibert et al. 2012). Parmi ces mesures, on compte principalement le filtrage des communications échangées en ligne à des fins de censure ou de surveillance, la mise en place de réglementations responsabilisant les intermédiaires (fournisseurs d’accès, hébergeurs de contenus) et les utilisateurs, ainsi que le développement d’une police de l’Internet, le tout s’accompagnant généralement d’une rhétorique officielle sur la nécessité de garantir un Internet « civilisé ». Ces mesures sont constamment améliorées et mises à jour à mesure que les activistes apprennent à les contourner, par des moyens techniques (proxies, réseaux privés virtuels) et rhétoriques (les jeux de mots et l’humour permettant notamment de déjouer les filtrages automatiques par mots-clés).

Plusieurs organisations surveillent ce jeu du chat et de la souris et produisent chaque année des rapports sur la « liberté sur Internet » (Freedom House), des cartographies de la censure qui y sévit (Open Net Initiative), ou encore des classements des « ennemis d’Internet » (Reporters sans frontières).

Ces classements diffèrent selon les critères retenus, mais on y voit apparaître des pays considérés comme démocratiques, comme la France, le Royaume-Uni ou l’Australie, qui ont mis en place des mesures de contrôle similaires, notamment de filtrage. Ces pays y ont le plus souvent recours à des fins de lutte contre la cybercriminalité, la pédopornographie en ligne et, de manière croissante, la contrefaçon numérique. De plus, le Google Transparency Report, qui révèle notamment le nombre de demandes de données utilisateurs reçues par Google de la part de chaque pays, place les Etats-Unis en première position du nombre de requêtes pour le second semestre 2012, suivi de l’Inde et de la France. Ces demandes peuvent intervenir dans le cadre de lois nationales condamnant par exemple la diffamation, le révisionnisme ou encore le blasphème.

Dans chaque pays, et à l’échelle mondiale, les débats font rage sur la légitimité, l’opportunité et l’efficacité de ces mesures, au regard de préoccupations essentielles sur la garantie de la liberté d’expression, la protection des données personnelles ou le respect de l’Etat de droit.La multiplication des projets de lois (Stop Online Piracy Act, SOPA ; Protect IP Act, PIPA aux Etats-Unis), de directives européennes (Intellectual Property Rights Enforcement Directive, IPRED) ou de traités multilatéraux (Anti-Counterfeiting Trade Agreement, ACTA) prévoyant une extension massive du domaine des « cybercrimes » et des mesures de surveillance d’Internet, soulèvent de nombreuses protestations dans le monde entier (en France, voir la Quadrature du Net).

L’apparition de méthodes dignes d’une cyberguérilla

Si les différents classements présentent l’intérêt de sensibiliser le grand public aux enjeux liés à la censure et aux techniques de filtrage, ils sont cependant de plus en plus obsolètes à mesure que les pratiques destinées à limiter la liberté d’expression des citoyens en ligne se font plus sophistiquées, clandestines et agressives.

Le cas Wikileaks a montré que des mesures très variées pouvaient être prises à l’encontre d’un site considéré comme une menace par un Etat, notamment en faisant pression sur les intermédiaires lui permettant de fonctionner correctement : services de paiement, enregistrement du nom de domaine, hébergement des serveurs, etc…

Un nombre croissant d’Etats recourent désormais à des techniques qui relèvent plus de la cyberguérilla que du maintien de l’ordre, comme le piratage informatique (voir le cas russe, pionnier en la matière). Les sites internet des opposants peuvent par exemple être attaqués en pleine campagne électorale, ou leurs messageries détournées afin de dénicher des informations compromettantes. Ces mesures présentent l’avantage de pouvoir être menées par des intermédiaires, ce qui rend leur repérage et l’identification des commanditaires plus difficiles.

Les violences les plus graves ne sont pas l’apanage des seuls Etats. Les blogueurs, cyberactivistes et citoyens journalistes sont désormais à la merci de groupes mafieux ou terroristes qui n’hésitent pas à utiliser la menace et le meurtre pour les obliger à s’autocensurer. Ainsi les cartels de la drogue au Mexique sont-ils la principale menace qui pèse sur la liberté d’expression en ligne dans ce pays.