Asie du Sud : les amateurs-experts de la violence collective

Par Laurent GAYER
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Laurent GAYER, "Asie du Sud : les amateurs-experts de la violence collective", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 21/08/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part5/asie-du-sud-les-amateurs-experts-de-la-violence-collective

L’Asie du Sud n’ignore pas les conflits interétatiques, centrés sur des contentieux frontaliers non résolus (cf. carte ci-dessous). L’Inde continue ainsi d’entretenir des relations difficiles avec une grande partie de ses voisins, notamment le Pakistan et la Chine. Ces conflits de « frontières » – qui ne sont d’ailleurs pas toujours reconnues comme telles, à l’instar de la « ligne de contrôle » (LoC) séparant l’Inde et le Pakistan au Cachemire ou la « ligne de contrôle effectif » (LAC) séparant l’Inde et la Chine – donnent régulièrement lieu à des épisodes de tension diplomatique, voire à des affrontements militaires de faible intensité.

L’année 2013 a ainsi été marquée par un regain de tension entre New Delhi et Pékin suite à une série d’incursions chinoises au Ladakh, ainsi que par une recrudescence des accrochages meurtriers entre l’armée indienne et l’armée pakistanaise le long de la LoC. Le coût politique et financier de la défense de ces frontières contestées est loin d’être négligeable. Le maintien par l’Inde de plusieurs centaines de milliers de soldats au Cachemire entretient ainsi son statut d’« occupant », participe à la militarisation générale de la société et s’accompagne régulièrement d’exactions contre les populations civiles, qui viennent écorner l’image de la « plus grande démocratie du monde » sur la scène internationale. De surcroît, ces dépenses de défense pèsent lourd sur les finances publiques et limitent d’autant la capacité d’action des gouvernements de la région dans le domaine du développement économique et sociale – un point rappelé par le Premier ministre pakistanais Nawaz Sharif devant l’Assemblée générale des Nations unies en septembre 2013. Jusque récemment, ces conflits interétatiques pouvaient également être considérés comme la matrice de certains conflits non étatiques, à l’instar du conflit du Cachemire, impliquant des groupes indépendantistes puis des milices jihadistes qui ont trouvé d’importants soutiens au Pakistan (Blom 2009). Dans ce contexte, l’emballement de certains de ces conflits (comme au moment de la crise de Kargil de 1999), et de manière plus ponctuelle les actes de terrorisme international supposés avoir bénéficié de soutiens étatiques (à l’instar des attaques de Mumbai de novembre 2008) pouvaient faire craindre une escalade militaire entre voisins.

Sans qu’elle puisse être totalement écartée, la perspective de guerres conventionnelles entre Etats sud-asiatiques est cependant de plus en plus improbable du fait de l’accès de l’Inde, du Pakistan et de la Chine à l’arme nucléaire. Pour autant, la violence armée n’a pas déserté la région. Si certains Etats comme le Népal ou Sri Lanka ont vu leurs conflits intérieurs se résorber dans la seconde moitié des années 2000, d’autres en revanche ont vu les leurs s’intensifier. C’est le cas par exemple du mouvement « naxalite », mouvement maoïste armé de l’Inde qui fait désormais plus de victimes annuellement que le conflit du Cachemire (cf. carte ci-dessous). Mais c’est surtout au Pakistan que l’on assiste à une escalade violente de conflits infra-étatiques qui, sans s’être totalement désinternationalisés, sont de moins en moins arrimés à des logiques étatiques. Longtemps accusé par l’Inde d’exporter la violence terroriste sur son sol, le Pakistan est désormais en proie à une série de conflits ouverts qui, pour l’heure, paraissent sans issue. C’est notamment le cas du mouvement des talibans pakistanais, qui s’est progressivement autonomisé de celui des talibans afghans, mais aussi des conflits sectaires entre sunnites et chiites, de l’insurrection nationaliste du Baloutchistan ou encore des violences urbaines de Karachi.

En s’inscrivant dans la durée, ces conflits sont venus nourrir une dynamique de « milicianisation » des sociétés (Marchal 1997), contribuant à la militarisation des luttes sociales et politiques tout en ouvrant des possibilités d’ascension sociale par la violence. Ce processus est pourtant loin d’être univoque et doit être appréhendé au plus près des combattants. Ce n’est qu’à ce prix que l’on peut se préserver des antiennes sur la revanche violente des déclassés. De fait, comme nous le verrons, les carrières miliciennes sont rarement couronnées de succès, tout du moins au regard des aspirations initiales des recrues. Les parcours de ces recrues sont cependant très contrastés, notamment en ce qui concerne leur rapport à la société environnante et au collectif militant qui les emploie. Comme le souligne le parcours d’Asif esquissé en introduction, exercer des activités miliciennes, en Asie du Sud, implique rarement de rejoindre une contre-société repliée sur elle-même, en rupture avec son environnement politique et social. Au contraire, la condition milicienne se vit généralement à mi-temps et aux épisodes, souvent brefs, de combat ou de pérégrination guerrière succèdent les retours prolongés au foyer et à des formes plus conventionnelles de militantisme. Comment, dans ces conditions, devient-on milicien, et comment le reste-t-on ?