Un « hard power » aux caractéristiques chinoises ?

Par Emmanuel PUIG
Comment citer cet article
Emmanuel PUIG, "Un « hard power » aux caractéristiques chinoises ?", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 20/07/2018, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part4/un-hard-power-aux-caracteristiques-chinoises

Depuis 2004 et le discours fondateur de Hu Jintao, l’APL n’est plus cantonnée dans son rôle traditionnel de défense du territoire. Elle est désormais, selon les termes officiels, chargée de « nouvelles missions historiques » : la protection du droit et des intérêts maritimes de la Chine, la protection de l’espace atmosphérique chinois, la défense du cyberespace, la prise en charge des opérations de réponse et de secours face aux désastres naturels, la coopération en matière de sécurité internationale et, bien sûr, la défense active du territoire national. Pour ce faire, l’APL mène depuis plus de dix ans une modernisation à marche forcée de ses matériels et de ses troupes. L’ambition des autorités politiques et militaires à la fin des années 1990 était de posséder une armée avec de solides fondations technologiques à l’horizon 2010 et une armée intégralement mécanisée et informatisée en 2020, pour disposer d’une armée de premier rang capable de remplir un large spectre de missions en 2050. Si l’on effectue une évaluation rapide des réussites technologiques de l’APL, il semble que le tableau de marche soit relativement bien respecté. Les militaires chinois possèdent désormais des matériels et des équipements qui n’affichent plus des générations de retard sur les puissances régionales comme la Corée du Sud ou le Japon. Grâce à l’intégration de technologies civiles depuis le tournant des années 2000, les systèmes de commande et de contrôle, comme les systèmes de télécommunications, sont beaucoup plus fiables et élaborés.

A un autre niveau, la mise en œuvre opérationnelle de nouveaux équipements comme les hélicoptères de combat ZH-10 et ZH-19, les frégates Jiangkai II, les destroyers de type 052-C (classe Lanzhou) et le porte-avions test Liaoning entre autres, atteste d’un renouveau des forces. Avec la prochaine génération de matériels développés comme les avions de cinquième génération J-20 et J-31, l’avion de transport Y-20, le J-15 aéroporté embarqué sur le successeur potentiel du Liaoning, ainsi que la gamme étendue de drones et de missiles antiaériens HQ, l’armée chinoise entrera véritablement dans une nouvelle ère technologique. De fait, une fois la mise en œuvre opérationnelle de ces matériels réalisée (ce qui est loin d’être un détail), l’APL pourra être considérée comme l’une des armées les mieux équipées au monde. Mais nous n’en sommes pas encore là, et les étapes pour atteindre cet objectif seront longues, couteuses et périlleuses.

D’ailleurs, la modernisation technologique de l’APL ne peut être réduite à une simple question de matériel : la formation des opérateurs est tout aussi cruciale, et dans ce domaine aussi, l’armée chinoise fait face à de nombreuses difficultés. Désormais dotée d’équipements plus fiables et plus modernes, la défense chinoise se trouve confrontée à un problème de ressources humaines. En effet, à mesure que le niveau technologique des équipements s’accroît, le niveau de formation des opérateurs, des officiers et des stratèges doit suivre afin de s’adapter aux nouvelles spécificités et contraintes opérationnelles. Or, à l’heure actuelle, l’une des plus grandes difficultés de l’armée chinoise est d’opérer la transition entre l’ancienne et la nouvelle génération de soldats. Dans le même temps, l’APL fait évoluer ses méthodes, ses pratiques et ses systèmes de mise en œuvre opérationnelle. Ceci est une véritable gageure dans la mesure où des systèmes entiers doivent être repensés : la mise en œuvre opérationnelle d’un avion tel que le J-15 (aéroporté), par exemple, nécessite de créer une filière de formation spécifique pour les pilotes de chasse, mais aussi une filière dédiée à la maintenance d’appareils soumis aux exigences des conditions maritimes, ainsi qu’un système entier de soutien logistique qui n’existait pas auparavant. Ceci, en plus de l’intégration de ce système de soutien particulier au sein d’un ensemble logistique plus vaste tel que celui d’un porte-avions. L’exemple du J-15 n’est pas isolé. L’APL fait face à ces problèmes pour toute une série de nouveaux équipements (drones, hélicoptères, missiles, systèmes de télécommunications) dont il faut (re)penser l’intégralité de la logique d’utilisation. Couplé au déficit de personnels qualifiés dont se plaignent régulièrement certains généraux chinois, on s’aperçoit que la modernisation technologique n’est qu’un pan de la modernisation capacitaire de la défense chinoise.

Dans la perspective de l’intégration et de la maîtrise de ses nouveaux équipements, l’APL a mis l’accent depuis quelques années sur les entraînements aux opérations conjointes (marine et armée de l’air, armée de terre et armée de l’air, etc.). En effet, cette capacité est une des composantes distinctives des grandes puissances, et le manque d’expérience opérationnelle de l’APL (qui n’a plus combattu depuis 1979) est un handicap à surmonter. Les simulations de combat en conditions opérationnelles entre bataillons sont désormais pluriannuelles. Au sein de celles-ci, un effort particulier est porté sur les opérations de défense intégrée, de soutien aérien aux forces terrestres, aux opérations navales en haute mer ainsi qu’au soutien logistique à longue distance. Dans tous ces domaines, l’APL ne possède quasiment aucune expérience opérationnelle et les entraînements sont cruciaux dans la perspective d’un engagement potentiel sur un théâtre d’opération.