Russie : le syndrome de la puissance

Par Anne de TINGUY
Comment citer cet article
Anne de TINGUY, "Russie : le syndrome de la puissance", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 14/12/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part4/russie-le-syndrome-de-la-puissance

Depuis 1991, les dirigeants russes n’ont cessé d’évoquer la puissance de leur pays. Ainsi que le rappelle le Concept de la politique extérieure de la Fédération de Russie du 12 février 2013, la Russie joue « depuis des siècles » « un rôle unique » dans le monde ; elle contribue « à forger le système international ». La conclusion qu’en tire le président Poutine est qu’elle doit être écoutée et traitée « d’égal à égal » par les grands de ce monde.

Positionnement international et ambition de puissance

Le positionnement de la Russie sur la scène internationale découle de cette grande ambition. Depuis 1992, le Kremlin a maintes fois affirmé ne pas avoir de projet néo-impérial. L’idée que « l’étranger proche », terme qui désigne l’espace postsoviétique (l’Eurasie), ne relève pas de la même catégorie que l’étranger continue pourtant à s’imposer comme une évidence : cette région constitue « la sphère des intérêts vitaux de la Russie » qui en est le « centre naturel ». La politique et la stratégie russes dans cette zone ont évolué depuis 1991, mais elles restent dominées par une volonté d’y garder une place prépondérante (de Tinguy 2008 ; Popov 2008). En Europe, la Russie se définit comme un pôle de puissance. « Puissance mondiale s’étendant sur deux continents », elle entend préserver « les avantages que lui confère le fait d’être un Etat eurasiatique et le pays le plus important de la Communauté des Etats indépendants ». Son objectif n’est pas d’intégrer l’Union européenne (UE), mais de développer avec celle-ci, sur « un pied d’égalité », un partenariat qui permette à « la Grande Europe » « d’être entendue » et de peser dans le monde (Ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie 1999). L’image de l’autre reflétant l’image de soi (Neumann 1996), le rapport aux Etats-Unis est central dans sa vision du monde. Se présenter comme un interlocuteur privilégié de la première puissance mondiale, montrer que des dossiers essentiels de la vie internationale, notamment ceux liés au désarmement nucléaire, continuent à ne relever que de Moscou et de Washington lui permet de valoriser l’image qu’elle renvoie d’elle-même. Faire partie des BRICS (acronyme de Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), c’est-à-dire des Etats moteurs de la croissance mondiale, contribue également à véhiculer l’idée qu’elle joue un rôle majeur.

La Russie est en effet un pays qui compte. Elle fait partie des dix premières économies de la planète : en 2012, elle est la huitième et représente 2,8 % du produit intérieur brut (PIB) mondial (Banque mondiale). Elle est selon les années le premier ou le second producteur mondial de pétrole et de gaz, le premier exportateur de gaz et un fournisseur énergétique essentiel de beaucoup des Etats de l’Eurasie et de l’UE. Depuis 1999, son taux de croissance est largement supérieur à celui des Etats du G7.

Dans la vie internationale,elle a une visibilité dont peu d’Etats jouissent et dans l’espace postsoviétique, elle reste une puissance de référence. Elle fait partie des cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies. Elle est le seul des Etats issus de l’URSS à avoir été reconnu comme puissance nucléaire. Elle a été cooptée en 1997 par les Etats membres du G7, qui se transforme alors en G8. Depuis 2002, elle bénéficie d’un format de coopération spécifique avec l’Alliance atlantique et elle entretient avec la Chine un partenariat « stratégique » qui lui permet d’illustrer la réalité de la multipolarité. Elle s’est naturellement imposée comme faisant partie des BRICS. Dans certaines régions (Eurasie, Europe) et dans certains dossiers (citons à titre d’exemple ceux de l’Iran ou, depuis 2011, de la Syrie), elle est un partenaire incontournable. Et elle est souvent désignée comme un acteur de premier plan, à la fois par des spécialistes des relations internationales (Zbigniew Brzezinski, Paul Kennedy, Samuel Huntington et d’autres) et par des responsables politiques, en France et ailleurs. « [N]e pas vouloir reconnaître la grandeur de la Russie [serait] une erreur majeure », disait le président Chirac : elle sera l’un « des très grands pôles de développement politique, économique et culturel du monde multipolaire de demain » (Chirac 1995, 1998 ; de Tinguy 2013).

Vulnérabilités internes et déboires dans la vie internationale

Que la Russie soit un Etat qui compte ne signifie ni qu’elle ait la capacité qu’elle souhaite avoir « d’imposer sa volonté aux autres » (Raymond Aron), ni qu’elle soit une force d’attraction, ni qu’elle exerce une influence structurante sur les relations internationales. En dépit d’atouts indéniables, elle est confrontée à de sérieuses difficultés internes qui brident sa capacité à faire preuve d’un dynamisme qui se répercuterait sur son action extérieure. Et l’influence qu’elle a dans le monde s’avère limitée.

En septembre 2009, dans une adresse qui a fait date, le président Medvedev a sévèrement dénoncé le retard de son pays, notamment la dépendance « honteuse » de son économie à l’égard des matières premières. Il en concluait à « la nécessaire modernisation » du pays, un thème sur lequel il est maintes fois revenu par la suite. Les experts russes sont nombreux à aller dans le même sens, certains s’alarmant en outre « des obstacles durables » auxquels se heurte le processus de modernisation et de la faiblesse « des forces désireuses et capables de lancer une profonde transformation institutionnelle et structurelle de l’économie » (Primakov 2009 ; INSOR 2010 ; Boutorina 2013). Les performances et les grandes évolutions économiques confirment les difficultés : après un terrible recul dans les années 1990 (chute de la production industrielle de près de 60 % et du PIB de 54 %), la croissance s’est établie à 7 % par an en moyenne entre 1999 et 2008.

Mais la crise de 2008-2009 a rappelé la vulnérabilité de l’économie (chute du PIB de 7,8 % en 2009). Le redressement a été rapide, mais le niveau de la croissance est moitié moins important qu’avant la crise : il est revu à la baisse en 2012-2013 et il est très inférieur à celui des pays asiatiques émergents (Stiglitz 2002 ; FMI 2013 ; Vercueil 2012). Alors que les économies russe et chinoise étaient à peu près au même niveau au début des années 1990, le rapport entre les deux est aujourd’hui de un à quatre au profit de la Chine. Et le « rattrapage » des pays occidentaux ne s’est toujours pas fait : le PIB par habitant de la Russie continue à se situer très loin derrière celui des Etats du G7. Ces résultats sont entre autres liés à une capacité d’innovation affaiblie : la Russie ne consacre à la recherche et au développement qu’environ 1 % de son PNB.

Sa part dans la production scientifique mondiale est en recul, y compris dans ses secteurs d’excellence traditionnels et le nombre de brevets déposés est très limité. L’économie est en outre handicapée par un sévère recul démographique. La « dépopulation », à laquelle est confrontée la Russie depuis 1992, a entre autres pour conséquence unediminution de la population active qui ne peut que s’aggraver dans les années à venir (d’après Rosstat, entre 2002 et 2012, le nombre des 10-19 ans a diminué de 36 %). Les scénarios d’avenir sont tous préoccupants (Vichnevski ; Rosstat 2012 ; Eberstadt 2011). Ces vulnérabilités se retrouvent dans les classements internationaux. A titre d’exemple, la Russie est au 133e rang des 176 Etats étudiés en 2012 par Transparency International, au 67e rang des 144 Etats figurant au classement global de la compétitivité du Forum économique mondial de 2012 (Global Competitiveness Report 2012-13), au 133epour la qualité de ses institutions. Elle est par ailleurs peu présente dans les classements académiques mondiaux.

Dans la vie internationale, la Russie postsoviétique a subi de sérieuses déceptions, réelles ou perçues comme telles. A maintes occasions, elle n’a pas été en mesure de peser sur les aboutissements de processus internationaux auxquels elle était hostile ni d’empêcher un recul de ses positions. Sa capacité à garder une influence « particulière » dans l’espace postsoviétique s’est avérée limitée. Les Etats membres de la Communauté des Etats indépendants (CEI), créée en 1991, ne se sont pas tous ralliés à l’objectif d’intégration qu’elle poursuivait, certains, notamment l’Ukraine et la Géorgie, ne la considérant que comme l’instrument d’un divorce civilisé. Au sein de cet espace, l’érosion des positions russes est tout à la fois politique, économique, stratégique, linguistique et culturelle. La Russie demeure certes un acteur incontournable, nous le verrons. Mais elle est souvent impuissante à faire accepter ses positions par ses partenaires etelle doit compter avec de nouveaux acteurs très présents dans certains secteurs et/ou régions (Etats-Unis, UE, Chine, Turquie, etc.). Sa capacité à influencer les politiques occidentales se détériore elle aussi au cours des années 1990. En dépit de tous leurs efforts, les dirigeants russes ne réussissent pas à dissuader l’Alliance atlantique de s’élargir vers l’est. Ils analysent la décision en 1997 d’y intégrer trois des anciens membres du pacte de Varsovie – que plusieurs de ses partenaires de la CEI approuvent – comme relevant d’une logique d’exclusion et la ressentent comme une humiliation. Lors du conflit du Kosovo (1999), ils ne parviennent pas non plus à peser sur la décision. Les médiations tentées auprès des Serbes en 1998-1999 ne donnent pas les résultats escomptés. Et les frappes aériennes de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) sont décidées sans mandat des Nations unies et malgré leur opposition. Dès lors, les responsables russes redoutent de voir l’OTAN devenir l’instrument du règlement des conflits dans la région euro-atlantique, y compris hors de sa zone de compétence traditionnelle, et de la voir agir sans mandat du Conseil de sécurité, ce qui signifierait que Moscou ne pourrait plus se faire entendre. A la fin des années 1990, dans un monde européen en rapide mutation, la Russie semble se marginaliser et être de moins en moins en mesure d’exercer une influence structurante sur son environnement international. Au même moment, en donnant son aval au projet de défense antimissile (National Missile Defense Act de 1999) en dépit de la forte hostilité de la Russie, l’administration Clinton confirme qu’elle ne considère plus devoir lui accorder une place centrale dans sa vision du monde.

L’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine (2000), qui coïncide avec la hausse du prix des hydrocarbures et le redressement financier du pays, semble changer la donne. La Russie paraît retrouver une capacité d’influence. Dans l’espace postsoviétique, elle opère une relance qui semble prometteuse sur les plans bilatéral et multilatéral. Après les attentats du 11 septembre 2001, elle se rapproche des Etats-Unis et semble faire « un choix existentiel en faveur de l’Occident » qui ouvre une ère nouvelle (Shevtsova 2003). Mais ces résultats sont rapidement à nuancer. Les responsables russes doivent accepter ce qu’ils redoutaient : le retrait unilatéral des Etats-Unis du traité relatif à la limitation des systèmes antimissiles balistiques (ABM, 1972) qu’ils considèrent comme la pierre angulaire des équilibres stratégiques (décembre 2001), la poursuite par Washington du programme de défense antimissile dont certains éléments doivent être déployés sur le territoire de la Pologne et de la République tchèque ainsi que la deuxième vague d’élargissement à l’est de l’Alliance atlantique qui intègre les membres de l’ancien pacte de Varsovie qui ne l’avaient pas été en 1999 et trois des anciennes républiques de l’URSS (2002). Ils ne parviennent pas non plus à peser sur la décision américano-britannique de 2003 d’intervenir en Irak. Les révolutions « de couleur » – en Géorgie en 2003, en Ukraine en 2004 –, qu’ils n’avaient pas anticipées, sont un nouveau traumatisme que certains jugent comparable à celui du 11 septembre aux Etats-Unis. Désormais, les dirigeants russes redoutent l’attraction exercée en Eurasie par d’autres modèles de développement et les répercussions géopolitiques du choix euro-atlantique de l’Ukraine et de la Géorgie. Des craintes confortées lorsque peu après ces deux Etats demandent à l’Alliance atlantique de leur octroyer le plan d’action en vue de l’adhésion (MAP). Aux yeux de la Russie, l’élargissement de l’UE complique lui aussi les équilibres européens : l’Union à 27 (28 depuis 2013) est pour elle moins facile et moins prévisible que celle à 15, et « l’étranger proche » est dès lors aussi celui de l’UE, ce qu’elle voit avec beaucoup de méfiance. Le paradigme de la transition démocratique, qui est au cœur des politiques américaines et européennes à son égard, suscite en outre une irritation croissante à Moscou depuis 2003-2004.

Au milieu des années 2000, la déception et l’inquiétude semblent l’emporter. La Russie espérait être associée aux processus de prise de décision. Elle attendait, explique Dmitri Trenine, directeur du centre Carnegie de Moscou, « quelque chose comme la coprésidence du club occidental ou au moins être membre de son politburo ». Elle estime ne rien avoir obtenu de tel : au lieu de la traiter « d’égal à égal », Américains et Européens la tiennent « à distance », prennent des décisions sans tenir compte de son avis, cherchent à l’affaiblir et à la marginaliser (Trenine 2006). Une nouvelle étape semble alors s’amorcer. Les dirigeants russes n’entendent plus, sans réagir, se voir imposer des décisions auxquelles ils sont hostiles. Mus par une forte volonté de reprendre la main, ils recentrent leur diplomatie autour de quelques grands objectifs : prendre un nouveau départ en Eurasie, s’affirmer face aux Etats occidentaux et accentuer le rééquilibrage au profit des pays émergents et du vecteur asiatique de leur politique. La guerre contre la Géorgie en août 2008, la reconnaissance unilatérale de l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, puis en 2011 l’ambitieuse proposition d’Union eurasienne visent à affirmer leur détermination à donner un coup d’arrêt à des évolutions jugées peu favorables aux intérêts de leur pays (de Tinguy 2012). Face au monde occidental, la logique change. La coopération reste très forte et les dirigeants russes souhaitent la développer chaque fois qu’elle correspond aux intérêts russes. Mais lorsqu’ils estiment que ceux-ci ne coïncident pas avec ceux des Occidentaux, ils cherchent à s’imposer en s’opposant. Ainsi en Syrie où ils entendent montrer que la Russie représente une alternative et qu’elle pèse sur la structuration du système international. Làcomme ailleurs, reléguant au second plan la dimension humanitaire du conflit, ils refusent une remise en question de la souveraineté des Etats qui, estiment-ils, déstabiliserait l’ordre international. Leur position a d’autant plus de poids que la Chine la soutient, notamment au Conseil de sécurité. Là se situe un autre objectif de leur démarche. En confortant le partenariat « stratégique » avec la Chine (illustré une nouvelle fois par l’accord énergétique de juin 2013), Moscou prend des distances avec l’UE et les Etats-Unis. En se positionnant aux côtés des BRICS (qui représentent selon les calculs entre un cinquième et un quart de la richesse mondiale et quelque 40 % de la population du globe), elle souligne l’infléchissement des rapports de force et l’érosion de la suprématie occidentale dans la vie internationale.

Cette politique permet à la Russie de s’affirmer, mais elle ne modifie pas en profondeur ses positions dans le monde. Au sein de l’espace postsoviétique, dans ses relations avec l’UE et les Etats-Unis, au Moyen-Orient, face à la Chine et au sein des BRICS, les incertitudes demeurent fortes. Et les difficultés internes continuent à avoir une traduction internationale. Ainsi, par exemple, la légitimité de sa participation aux BRICS est affaiblie par le décalage qui existe entre son économie et celle des autres Etats membres, notamment de la Chine dont la puissance est pour elle un défi. Elle l’est aussi par l’importance que Moscou continue, chaque fois qu’elle y a intérêt, à accorder au G8 (Sharma 2012 ; Laïdi 2011 ; Shumilin 2013).