L’Inde en quête de puissance… mais quelle puissance et à quelle fin ?

Par Christophe Jaffrelot
Comment citer cet article
Christophe Jaffrelot, "L’Inde en quête de puissance… mais quelle puissance et à quelle fin ?", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 21/03/2019, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part4/l-inde-en-quete-de-puissance

L’Inde est à n’en pas douter une puissance émergente qui s’affirme dans tous les compartiments du jeu international, qu’il s’agisse du hard power ou du soft power, non seulement en raison de ses succès économiques – y compris dans le high-tech –, mais aussi de son arsenal militaire, de son dynamisme démographique, de sa diaspora et de la force de séduction de son régime démocratique comme de sa capacité d’attraction culturelle.

A l’instar d’autres pays émergents, elle semble toutefois ne pas très bien savoir à quelle fin utiliser sa puissance. Cette paralysie – dont témoigne sa tendance à se réfugier dans l’abstention lors de votes-clés des grandes instances multilatérales – s’explique d’au moins deux façons. Tout d’abord, elle a perdu le guide pour l’action diplomatique que lui avait légué Nehru à travers un ensemble de grands principes moraux eux-mêmes hérités de Gandhi. Le non-alignement – même si la formule s’adosse à une négation – n’était pas une politique abstentionniste. Il s’agissait au contraire d’une démarche pro-active et courageuse, comme la non-violence à la Gandhi. Dès lors que la realpolitik supplante la moralpolitik, exister sur la scène internationale est plus malaisé.

Or cette séquence est presque inévitable en situation d’émergence. Nehru l’admettait presque : la moralpolitik était la politique des faibles, des pauvres et de ceux que l’on écoute pas ; elle n’a plus sa place dans une Inde dont les intérêts se déploient aujourd’hui bien plus loin que dans les années 1950. La montée en puissance de l’Inde – comme d’autres BRICS – suggère qu’au final, les émergents diffèrent bien peu des vieilles puissances lorsqu’ils sont en mesure de rivaliser avec elles sur le même terrain. Mais il y a plus : à la différence des puissances post-modernes (en tout cas post-industrielles) que peuvent parfois être les pays européens aux yeux des Indiens et d’autres BRICS, ceux-ci ne s’intéressent pas à la production de biens publics internationaux. Ils ne voient les relations internationales qu’à travers les effets qu’elles ont sur leurs problèmes internes. D’où l’absence de stratégie extérieure, comme projet politique coordonné et orienté. Du coup, un des rares intérêts communs des BRICS est de régler leurs problèmes domestiques à l’abri des regards extérieurs. En un sens, nous sommes ramenés au Concert des Nations, modèle XIXe siècle : logiques de l’alliance et du calcul stratégique, libre-échange, pas ou peu de bien publics internationaux et opacité mutuelle des régimes politiques domestiques.

L’Inde hésite toutefois entre la poursuite d’un rapprochement avec les Etats-Unis amorcé dans les années 2000 et une diplomatie d’inspiration anti-occidentale dont les BRICS constituent aujourd’hui un puissant véhicule. Ce dilemme s’inscrit d’une certaine façon dans le prolongement du non-alignement. Il se nourrit de la même volonté d’indépendance nationale. Mais il paraît plus pauvre faute d’un discours moral (tel que le tiers-mondisme d’hier) et plus problématique dès lors que le choix, aujourd’hui, est entre le modèle américain et un modèle chinois qui s’affirme chaque jour davantage.

Il ne faut pas sous estimer ici la force d’attraction du « Consensus de Pékin » (voir Halper 2010) sur certains secteurs des élites indiennes. D’une part, les milieux d’affaires sont sensibles à la démonstration de force du capitalisme à la chinoise. Revenant de Sanya au printemps dernier, le directeur de l’une des grandes organisations patronales indiennes, la Fédération des chambres indiennes de commerce et d’industrie (FICCI), Rajiv Kumar observait :

Le trait du capitalisme chinois le plus remarquable à mes yeux tient dans l’effacement total de la distinction entre les secteurs public et privé. Tous deux travaillent d’une façon complètement harmonieuse sous la houlette régulatrice du Parti communiste [...] Par contraste, même dans le cas des quelques expériences de partenariats public-privé (PPP) qui existent, le capitalisme indien opère à travers une très forte division des sphères publique et privée. » (Kumar 2011, nous traduisons)

D’autre part, les faucons des agences de sécurité sont parfois enclins à penser que pour résister à la Chine, la meilleure solution serait pour l’Inde d’utiliser ses méthodes. C’est ainsi que Bahukutumbi Raman prenait la défense de Narendra Modi, le chef du gouvernement du Gujarat connu pour ses méthodes autoritaires, en gardant la Chine comme point de référence :

Les résultats qu’il a obtenus, comparables à ceux de la Chine de l’intérieur – mais pas encore à ceux de la Chine côtière – démontrent que nous pouvons rattraper la Chine plus tôt que prévu à condition d’avoir les leaders manifestant le type de motivation, de détermination et de vison que Modi a montré dans le développement de son Etat. » (Raman 2011, nous traduisons)

Au-delà de la perte de repères et de l’hésitation entre une diplomatie pro- ou moins pro-occidentale, l’Inde serait donc aussi aux prises avec un dilemme dont les termes seraient le Consensus de Washington et celui de Pékin. Si l’Inde n’arrive pas à choisir entre les deux, et plus généralement entre l’Occident et « le reste » (suivant la fameuse formule, « The West and the Rest »), c’est sans doute aussi parce qu’elle abrite une société de plus en plus polarisée comportant à la fois des riches et des pauvres, comme il sied à un pays émergent. Si tel est le cas, son cas de conscience n’est peut-être que passager.

Au demeurant, l’Inde n’accorde pas encore un caractère prioritaire à sa politique extérieure. Comme la plupart des pays émergents, elle reste centrée sur des objectifs de développement économique : elle se construit dans la durée et n’en est que d’autant moins mûre pour un rôle de premier plan sur la scène internationale. Le simple fait que Manmohan Singh subordonne sa ligne diplomatique aux impératifs de développement économique en témoigne.