L’Inde en quête de puissance… mais quelle puissance et à quelle fin ?

Par Christophe Jaffrelot
Comment citer cet article
Christophe Jaffrelot, "L’Inde en quête de puissance… mais quelle puissance et à quelle fin ?", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 21/08/2018, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part4/l-inde-en-quete-de-puissance

Géostratégie et force de frappe militaire

Aux niveaux stratégique et militaire, le symbole de la volonté de puissance qui anime l’Inde fut, naturellement, le quadruple essai nucléaire de mai 1998. Ce geste a hissé le pays au rang d’acteur nucléaire de fait, sinon de droit puisque, non signataire du Traité sur la non-prolifération des armées nucléaires (TNP), New Delhi a peiné à faire reconnaître son nouveau statut et a d’ailleurs été soumise à des sanctions tant en Occident qu’au Japon. Quinze ans plus tard, il est facile de mesurer le chemin parcouru car l’Inde jouit aujourd’hui d’une reconnaissance internationale bien supérieure à son statut antérieur.

En outre, si l’Inde possède seulement une centaine de têtes nucléaires, du moins dispose-t-elle de toute une gamme de vecteurs pour les acheminer, de son missile Prithvi de courte portée (150 km) à Agni III qui pourrait tirer à 3 500-5 000 km (Pandit 2008), sans même parler de sa flotte d’avions de chasse dont il sera question plus bas).

C’est que l’Inde fournit depuis la fin des années 1980 un effort financier en matière de défense des plus intenses, ses dépenses à cet égard s’établissant à 2,8 % du PIB en moyenne sur la période 1988-2011. Si on est passé de 3,5 % du PIB en 1988 à 2,3 % du PIB en 2007, nulle tendance linéaire ne se dessine et, en outre, ces pourcentages s’appliquent à un PIB en forte hausse. Ces dépenses ont permis à l’Inde de pointer au premier rang des importateurs d’armes dans le monde entre 2006 et 2011. Elle a encore dépensé sept milliards de dollars à cette fin en 2012.

Cet effort a d’abord profité à l’armée de terre – la plus importante des trois armes – qui a ainsi bénéficié de l’achat de 310 chars russes T-90S. Mais l’armée de l’air a progressivement été mieux servie, comme en a témoigné l’achat de 60 Hawks Jet Trainer britanniques, de 30 Sukhoi (Su-30 MKI) – que l’Inde peut maintenant produire sous licence – ainsi que de 12 Mirage 2000 H. A quoi s’est ajoutée la modernisation de 51 autres Mirage 2000 par Thalès pour un montant de 2,7 milliards d’euros en 2011. En 2003 l’Indian Air Force a aussi acheté à Israël trois Phalcon Airborne Warning and Control Systems (AWACS) pour un montant d’un milliard de dollars. Surtout, l’Inde a lancé un appel d’offre pour l’acquisition de 126 avions de chasse, un contrat d’une valeur de plus de 10 milliards de dollars pour lequel le Rafale est le seul appareil encore en lice, Dassault étant à la manœuvre pour la conclusion d’un accord commercial. Pourquoi viser un tel contrat, sans précédent dans l’histoire de l’aviation militaire ? Parce que si l’Inde compte encore plus de 600 avions de combat, sa flotte est vieillissante et son taux d’attrition hors norme (l’Indian Air Force a perdu 1 000 appareils de 1970 à 2012, principalement des MIG-21 dont il ne reste plus que la moitié) (Cabirol 2012).

L’accent a aussi été mis – et de plus en plus – sur les forces navales, avec l’achat en 2004 d’un porte-avion à la Russie, l’Amiral Gorshkov, qui se substituera au Viraat en 2014 (sauf retard probable), sachant que l’Inde a mis en chantier un deuxième porte-avion en 2007. Par ailleurs, l’acquisition en 2005 de six sous-marins Scorpene de fabrication française (qui devraient être livrés en 2014) portera à 20 le nombre de sous-marins conventionnels au sein d’une flotte qui compte aussi un sous-marin d’attaque à propulsion nucléaire, 15 frégates, 24 corvettes et 30 patrouilleurs. La modernisation des forces navales n’est pas exempte de ratés spectaculaires comme en témoigne en août 2013 la perte du sous-marin INS Sindhurakshak avec 18 marins à bord. Malgré tout, l’Inde valorise explicitement sa marine dans le but de se poser en gendarme de l’Océan indien qu’elle regarde – conformément à son nom – comme sa mare nostrum. En août 2009, le chef d’état-major de la marine Suresh Mehta a présidé à l’actualisation de la doctrine de la marine indienne – exercice qui n’avait pas eu lieu depuis six ans – dans des termes dénués de toute ambiguïté. Il s’agissait en effet pour lui de se doter d’une arme de dissuasion efficace (a reliable stand-off deterrent) contre les forces chinoises que l’Inde craint de voir développer des bases civilo-militaires au Myanmar, au Sri Lanka et bien sûr au Pakistan. Au-delà, cette nouvelle doctrine navale présente « la Mer de Chine du Sud, les autres zones du Pacifique occidental et les pays amis se trouvant sur ce littoral » comme « des secondes zones maritimes intéressant l’Inde » (cité dans IISS 2010), formule qui ne pouvait manquer de sonner comme une provocation aux yeux des Chinois.

Au-delà de l’Océan indien, cette force de frappe doit permettre à l’Inde d’établir un certain contrôle le long d’un arc de crise courant de l’Iran à l’Asie orientale et passant par l’Asie centrale, où l’Afghanistan constitue un point de fixation. D’où, notamment, l’ouverture d’une base aérienne militaire au Tadjikistan, la première à l’étranger. D’où aussi le resserrement des liens de l’Inde avec des pays de l’Asie du Sud-Est comme Singapour – et, au-delà, le Japon qui voit en l’Inde un partenaire dans ses efforts pour contenir l’expansion chinoise (Jaffrelot 2013).

Pays émergent et géant du high-tech

La nouvelle force de frappe de l’Inde a été rendue possible par les importantes marges financières résultant de l’accélération de la croissance économique qui a fait passer le produit national brut indien devant celui de la Russie en 2002. Dix ans plus tard, le ralentissement de la croissance (le taux de référence en la matière est passé sous la barre des 6 % en 2012-2013 et s’apprête à passer sous celle des 5 % avec une roupie en chute libre) s’est traduit par des coupes sombres (y compris dans le budget militaire qui n’est de toute façon traditionnellement pas dépensé du fait de lenteurs politico-bureaucratiques), mais les années 2000-2011 ont été fastes. Alors que, de 1950 à 1980, le pays enregistrait en moyenne un taux de croissance de 3,5 % par an, il a « tourné » au cours de la dernière décennie à un rythme de 7,5 % annuels, une performance que seule la Chine a dépassée. La dynamique économique profite en particulier aux grandes entreprises, dont certaines deviennent d’importantes multinationales, comme Tata, Reliance, Infosys, Wipro... Ces sociétés, à l’étroit sur le marché intérieur, sont désormais des puissances économiques capables d’acheter bien des actifs étrangers. En 2005, les entreprises indiennes ont déboursé 13 milliards de dollars pour s’implanter dans le monde entier, Tata ayant acheté Corus (le numéro deux de la sidérurgie européenne), Jaguar, Rover...

Moteur de cette croissance : le secteur tertiaire et, spécialement, les services informatiques, qui progressent de 30 % par an depuis plusieurs années. L’Inde se trouve désormais aux avant-postes du marché mondial des logiciels, au coude à coude avec les Etats-Unis. Les biotechnologies montent également en puissance, ce qui permet au pays de pointer au sixième rang des fabricants de médicaments génériques. Si de grandes entreprises comme Ranbaxy et Dr. Reddy ont acquis leurs positions grâce à une remarquable capacité d’adaptation – pour ne pas dire de piratage – des formules chimiques mises au point par d’autres, elles font à présent de réels efforts en matière de recherche et de développement. C’est pourquoi New Delhi plaide pour un strict respect de la propriété intellectuelle sous l’égide de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et se soumet enfin elle-même aux règles de cette dernière depuis 2005.

Son succès dans le secteur des services tend à occulter le « rattrapage » qu’a entrepris l’industrie grâce, notamment, à l’attrait croissant que le pays exerce sur les multinationales du secteur manufacturier en raison de ses faibles coûts de main-d’œuvre. Longtemps, ce raisonnement n’a concerné que les Indiens les plus qualifiés, dont la rémunération était nettement moins élevée que celle de leurs collègues étrangers. L’Inde aspirait alors à devenir le laboratoire (et le bureau) du monde tandis que la Chine en était l’atelier. Mais aujourd’hui, New Delhi fait valoir dans le domaine manufacturier des avantages comparatifs qui devraient s’affirmer à l’avenir. A la différence de la population de la Chine, qui commencera à diminuer d’ici quelques années, celle de l’Inde – que le recensement de 2011 crédite de 1,2 milliard d’habitants – continuera d’augmenter jusqu’aux années 2040, alimentant un réservoir de main-d’œuvre propre à faire baisser le niveau des salaires.

Dynamisme démographique et diaspora

La relation entre puissance et démographie n’a rien d’univoque : d’un côté, une population en forte croissance est souvent synonyme de pauvreté de masse dans les pays du Sud – et l’Inde, où 350 millions d’habitants doivent survivre avec un dollar par jour, ne fait pas exception à la règle ; de l’autre, une population en expansion est un atout, non seulement pour la raison mentionnée ci-dessus mais aussi, dans le cas de l’Inde, parce que nul ne peut ignorer un pays de 1,2 milliard d’habitants – soit 16 % de la population mondiale –, notamment pour l’immense marché que représente sa classe moyenne (Véron et Nanda 2011).

Autre élément démographique de la puissance indienne : la diaspora (Therwath 2008). Il est vrai que le départ à l’étranger d’une partie des élites et de la jeunesse étudiante s’apparente à une véritable « fuite des cerveaux » ; mais les expatriés envoient des sommes colossales à leur famille restée au pays. Leur montant est passé de 12 milliards de dollars en 1999-2000 à 21,6 milliards en 2003-2004 et à 58 milliards en 2011-2012 (c’est le record mondial).

En outre, ceux qu’on appelle les Indiens non résidents (Non Resident Indians, NRIs) constituent de véritables groupes de pression dans certains pays. Par exemple, les trois millions d’Indiens – ou personnes d’origine indienne – qui vivent aux Etats-Unis et au Canada forment un lobby propre à influencer la politique étrangère américaine. Il est vrai qu’ils ont remarquablement réussi puisque leur niveau de revenu par tête est le plus élevé de toutes les communautés ethniques avec 86 000 dollars par an d’après le recensement de 2010, quand la moyenne est autour de 52 000.

La diaspora a été – avec les milieux d’affaires – l’un des promoteurs non politiques de l’accord nucléaire indo-américain qui a marqué la dernière décennie. Dès son premier mandat, George W. Bush a voulu reconnaître à l’Inde un statut d’exception : bien qu’elle n’ait pas signé le TNP, il s’est dit prêt à permettre des transferts sensibles (y compris de l’uranium enrichi) aux Indiens en raison de leurs états de service en matière de non-prolifération et de démocratie, pourvu que l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) ait accès d’ici 2014 à 65 % des installations nucléaires, de manière à vérifier que des technologies duales ne servent pas à des fins militaires (huit des vingt-deux réacteurs indiens resteraient donc sous le seul contrôle des autorités de New Delhi qui pourraient y développer leur arsenal militaire). Bien que la ratification de l’accord en 2008 par le Parlement indien ait été laborieuse, l’Inde n’a donc fait que peu de concessions, qui n’écornent qu’à la marge sa souveraineté nationale en termes militaires et stratégiques. En revanche, le Parlement indien a assorti l’acquisition de centrales nucléaires étrangères à de telles pénalités en cas d’accident que peu de fournisseurs restent en lice. De toute façon, la crise financière et la dépréciation de sa devise hypothèquent une telle dépense, au moins jusqu’aux élections prévues pour 2014.

« La plus grande démocratie du monde »

L’élément-clé du soft power indien – ce « deal » nucléaire en témoigne – tient à la nature du régime, l’Inde prétendant au statut de « plus grande démocratie du monde ». Le régime a peu à peu intégré toutes les composantes du jeu politique dans le processus électoral. Après l’indépendance, le Parti communiste s’en est vite remis aux institutions établies par la Constitution de 1950. De la même manière, les mouvements des intouchables ont fini, dans leur grande majorité, par emprunter la voie des urnes, suivant en cela l’exemple de leur principal leader politique, Bhimrao Ramji Ambedkar. Seuls les maoïstes du mouvement naxaliste préfèrent encore la stratégie insurrectionnelle à la règle démocratique, et ce avec un succès croissant, notamment dans la tribal belt du nord hindiphone (Jaffrelot 2011b, 2012a).

L’Inde se présente également comme respectueuse de l’État de droit et est largement reconnue comme telle en dépit des violences dont sont victimes les minorités (musulmane comme chrétienne, les dalits et les aborigènes). La justice y jouit – tout du moins en théorie – d’une réelle indépendance. La Cour suprême, dont les membres sont nommés sur proposition des juges des tribunaux régionaux et demeurent inamovibles – sauf en cas de recours à une procédure d’impeachment très complexe –, ne ménage pas les gouvernants. Dans les années 1990, l’Inde a d’ailleurs connu une véritable opération « mains propres » qui a mis de nombreux hommes politiques en difficulté. Une demi-douzaine de ministres ont même été obligés de démissionner en 1995-1996.

Cela n’a toutefois pas empêché la multiplication des affaires, les scandales financiers atteignant de nouveaux sommets. Celui concernant l’octroi des licences téléphoniques par un ministre des plus avides aurait fait perdre 38 milliards de dollars à l’Etat.

L’image et les lettres au service du rayonnement culturel

Dans la définition du soft power formulée par Joseph Nye (1992), le rayonnement culturel – d’abord décelé comme l’une des ressources de « l’empire américain » – occupe une place de choix. En Inde comme aux Etats-Unis, il s’adosse d’abord à l’industrie du cinéma. Bollywood – contraction de Bombay (la ville où se trouve une majorité des studios) et de Hollywood – produit en effet un nombre de films record, ces réalisations n’étant plus seulement destinées au public local mais aussi aux marchés étrangers. Sans que ce cinéma puisse concurrencer les modèles sociaux véhiculés par les grandes majors américaines, il s’exporte plus que le septième art de bien des pays occidentaux, en particulier vers les pays accueillant une forte immigration indienne, de l’Afrique subsaharienne à l’Asie du Sud-Est en passant par le Moyen-Orient.

Dans une veine moins populaire mais pas élitiste pour autant, la littérature indo-anglaise a créé un genre nouveau dont l’attrait auprès des lecteurs occidentaux ne faiblit pas : Salman Rushdie (prix Booker 1981), Arundathi Roy (prix Booker 1997 qui a vendu plus de deux millions d’exemplaires du Dieu des petits riens), Jumpa Lahiri (prix Pulitzer 2000), Rohinton Mistry, Vikram Seth, Amitav Ghosh (prix Médicis étranger), Arvind Adiga (prix Booker 2008), Kiran Desai (prix Booker 2006)... raflent bien des prix littéraires et décrochent des contrats mirobolants auprès des grands éditeurs anglo-saxons. Or, s’ils n’habitent plus toujours en Inde, ces auteurs parlent du pays de leurs origines avec un brio tel qu’ils le rendent familier au reste du monde : faire ainsi entrer une société et sa culture dans l’imaginaire des autres, c’est déjà exercer un pouvoir sur eux.