L’ONU, entre puissance et multilatéralisme

Par Mélanie ALBARET
Comment citer cet article
Mélanie ALBARET, "L’ONU, entre puissance et multilatéralisme", CERISCOPE Puissance, 2013, [en ligne], consulté le 21/10/2020, URL : http://ceriscope.sciences-po.fr/puissance/content/part3/l-onu-entre-puissance-et-multilateralisme

L’ambivalence caractérise le rapport des Etats les plus puissants à l’ONU. Ceux-ci instrumentalisent l’organisation, la contournent et en jouent le jeu tout à la fois. Ainsi en est-il des Etats-Unis : les analyses de leurs relations avec les organisations internationales convergent autour du terme d’ambivalence (Luck, Devin par exemple). Elle ne leur est pas réservée et est également observable dans l’attitude de la plupart des puissances émergentes. Leur volonté d’entrer dans le club des puissants à l’ONU (revendication d’un siège de membre permanent au Conseil de sécurité) ou hors de l’organisation (participation au G20 par exemple) est sans cesse contrebalancée par l’attachement, au moins discursif, aux principes d’égalité et d’inclusion.

Alors que dans ces cas la puissance s’accommode du multilatéralisme, il arrive aussi que la puissance soit générée par l’investissement dans le multilatéralisme onusien. Grâce aux dynamiques d’autonomisation dont elle est porteuse, l’ONU offre à quelques Etats, ceux qui se considèrent suffisamment forts pour participer à la définition des règles du jeu international mais pas assez pour agir seuls, la possibilité de s’engager de façon originale. Elle réduit les coûts de l’action collective et procure à ces Etats des rétributions, au moins symboliques, en leur conférant un rôle international. L’ONU rehausse le statut international des Etats qui s’y engagent en établissant des stratégies de puissance moyenne. Par conséquent, cette relation permet le renversement de la relation originelle entre l’ONU et la puissance : la première peut faire advenir la seconde.

Ces stratégies multilatérales de puissance moyenne sont diverses, parfois complémentaires et évolutives. Elles peuvent prendre la forme de construction et d’animation de coalitions multilatérales, de diplomatie de niche (Cooper), d’élaboration d’une image de bon membre de la communauté internationale, etc. Ainsi, les pays scandinaves ont cultivé leur image de pays exemplaires, aussi bien dans le budget, que sur des questions plus novatrices (comme l’environnement) ou encore via la médiation. A l’initiative de Lloyd Axworthy, le Canada a investi la niche que constitue la sécurité humaine. L’Italie, le Mexique et le Pakistan se sont, quant à eux, engagés dans le leadership du Coffee Club (puis de la coalition Unis pour le consensus) mobilisés sur la réforme des Nations unies et notamment du Conseil de sécurité.

Dans ces stratégies multilatérales de puissance moyenne, l’ONU occupe une place privilégiée car elle est plus large que les formes régionales de multilatéralisme (Union européenne, Mercosur, Asean, etc.) et que la formule sélective des clubs (G8, G20, BRICS). Elle demeure la seule organisation universelle à compétence générale. De ce fait, les différentes initiatives à l’ONU acquièrent facilement une dimension mondiale, peuvent bénéficier d’une médiatisation significative et confèrent donc aux Etats qui les portent une visibilité et une importance qui favorisent leur capacité à faire, à faire faire ou à empêcher de faire.

Cette centralité de l’organisation dans ces stratégies continue de s’affirmer face à la complexification du multilatéralisme. Il n’est pas anodin que certains Etats qui déploient des stratégies de puissance moyenne se mobilisent, certes via des clubs et donc de façon paradoxale, afin de défendre le rôle des Nations unies, qu’ils considèrent, notamment par rapport au G20, comme « the only global body with universal participation and unquestioned legitimacy » (Press Statement by the 3G on its sixth 3G ministerial meeting in New York, 25 septembre 2013).

Les liens entre le multilatéralisme onusien et la puissance ne sont pas univoques et leur interprétation ne peut se réduire à l’instrumentalisation du premier par la seconde. L’ONU peut être un frein ou un multiplicateur de puissance, une ressource et une contrainte pour les puissances, un instrument de puissance et un objet de puissance. Les puissances peuvent être créatrices de multilatéralisme ou fossoyeuses des institutions multilatérales ; elles peuvent servir le multilatéralisme, s’en servir ou le desservir.